La folle rumeur

La France s’émeut d’actions punitives qui se sont succédées en Ile-de-France contre la population rom suite à des rumeurs concernant des rapts d’enfants. On aurait vu des « camionnettes blanches » tenter d’enlever des enfants dans les rues de certaines villes. On aurait vu. On aurait même filmé. Des vidéos se sont propagées sur les réseaux sociaux, dans les conversations instantanées. La rumeur a alors enflé, s’est gonflée comme le crapaud dans la fable de La Fontaine. Puis. Les règlements de compte. Et la haine.

Alors oui. Personnellement, j’ai tout de suite pensé à un certain Emile Ajar (et son comparse, Romain Gary – love, love, love) et à La Vie devant soi. Parce que, vous l’aurez compris, j’adore Gary alias Ajar (à moins que ce ne soit le contraire…?) et que toutes les occasions sont bonnes pour se replonger avec délice dans la littérature comme on se prélasse au soleil. Dans La Vie devant soi, Momo, le personnage principal dit : « …et lui a crié que c’étaient des rumeurs d’Orléans ». Quand j’ai découvert le roman, il y a quelques années, un immense point d’interrogation s’est posé sur ma lecture. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de « rumeurs d’Orléans »?

Expliquons cette étrange affaire qui se rappelle à nous alors que le pays s’offusque d’une situation similaire (j’ai malheureusement eu la même idée que tous les journaux de France…!)

Une histoire de sous-marins…dans la Loire ! 

Nous sommes en mai 1969. Orléans. Jolie ville posée sur les bords de la Loire. La France reprend doucement son souffle. C’est que l’Histoire n’a pas chômé ces derniers mois. Un an tout pile auparavant, le pays était secoué par les « évènements de mai 68 ». Puis, le 27 avril 1969, De Gaulle a tiré sa révérence à la France, sans chichi ni gala, après un voyage en Irlande et un grand silence – amer, sans doute. Les élections présidentielles approchent d’ailleurs. Dans quelques semaines à peine, Georges Pompidou sera élu Président.

Bref. Un mois de mai sans histoire, ou presque. Une rumeur, soudain, éclate.

Dans des boutiques du centre-ville, des clientes auraient été retrouvées ligotées et droguées dans les sous-sols. Elles auraient été endormies, dit-on, par des aiguilles glissées dans les talons des chaussures, au creux des cabines d’essayage, dans cet endroit de vice et de perdition où se vendent alors (c’est la grande mode) des mini-jupes et du prêt-à-porter aux moeurs libérées (pour l’époque).

Des dizaines de jeunes femmes auraient disparu, donc. Hop, d’un coup, plus personne. Comme mangées par les rideaux des cabines d’essayage. Avalées. Ligotées. Puis emmenées, de nuit, enveloppées d’une obscurité sans lune, dans un sous-marin (un sous-marin !) qui attendait, caché, dans les eaux troubles de la Loire.

On s’y croirait presque. Oui mais voilà. L’affaire se corse. Car, de simple rumeur hautement rocambolesque, on sombra dans les affres de l’antisémitisme. Car, oui, voilà. Les magasins où auraient disparu les jeunes filles, étaient tous tenus par des juifs.

La police est alertée et mène l’enquête. Le procureur, le préfet, la France entière est alors sur les dents. Alors, à Orléans, murmure-t-on aux déjeuners dominicaux, à Orléans, il y a des Juifs qui tuent des jeunes femmes?

Catastrophe. Les commerçants accusés injustement portent plainte, préviennent la presse. Et soudain, c’est toute la France de 1969 qui déferle dans les rues d’Orléans. Bientôt, on ne parle plus que de cela. De ces rumeurs. Précisons-le encore une fois : des rumeurs. Car tout de même – la police a classé l’affaire sans suite. Pour la simple et bonne raison, que, un sous-marin dans la Loire, bon cela se passe de commentaires et que, surtout, aucune femme, jeune ou vieille, petite ou grosse, brune, blonde ou rousse, n’a disparu, ni même n’a fugué. Personne ne manque à l’appel dans la paisible ville d’Orléans et ses alentours.

Oui mais voilà. Qu’à cela ne tienne, c’est bien connu, ma bonne dame, la police et la justice ont été achetés, oui achetés !, par les Juifs.

Certains magasins voient une foule s’amasser derrière les vitrines des boutiques montrées du doigt. Les insultes tombent. Les clientes désertent les cabines d’essayage suspectes. On se croirait revenu à une époque pas si lointaine où la population juive de France portait une étoile jaune.

En quelques mois, l’affaire se terre, désenfle, disparait. Les commerçants rouvrent boutiques. Dans les rues orléanaises, on hausse les épaules, on murmure on y a cru ou bien on se scandalise, on rappelle les affres de l’Occupation, on accuse, on parle de complot antisémite, de dérive fasciste, de guerre et de haine. L’affaire se tasse, l’affaire s’enfuit, l’affaire s’envole.

Mais tout de même. On y réfléchit un moment, avec stupeur : en quelques semaines, voilà, la haine s’est construite, s’est propagée, a gagné les rues et les coeurs. Comment ont-ils pu y croire? On aurait presque envie d’en rire (pour ne pas en pleurer, sans doute).

Le mythe du « juif » mangeur de femmes, mangeur d’enfants, ce « juif » qu’on accusait d’apporter la peste dans ses bagages, les calamités, le désespoir parce qu’il trainait avec lui, disait-on, la mort du Christ comme malédiction éternelle. Un mythe tout droit venu du Moyen-Âge (où on inventa l’ancêtre de l’étoile jaune, la rouelle – un morceau d’étoffe que les Juifs devaient porter ostensiblement) qui émergea, soudain, après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, dans la paisible ville d’Orléans.

Soudain, les convenances s’inversèrent. Il y eut ceux qui n’y crurent pas, bien sûr. Il y eut les accusateurs, les haineux. Et puis, il y eut les autres, les silencieux qui regardaient la valse antisémite se dérouler avec fracas. « Faut-il se considérer aujourd’hui comme citoyens à part entière […] ou simplement, serons-nous toujours des juifs, avant tout? » s’interroge un des commerçants incriminés.

Edgar Morin, sociologue qui s’est intéressé de près à l’enquête, avance l’idée intéressante d’un changement de société soudain. Un changement de mode. Des habitudes vestimentaires nouvelles qui poussent, à la grande inquiétude de certains parents. Toutes ces jeunes filles et jeunes femmes dans les cabines d’essayage à essayer robes courtes, des mini-jupes. Soudain, les victimes imaginaires, empoisonnées, trainées dans un sous-marin, condamnées à ce qu’on appela alors « la traite des Blanches », se retrouvaient objet de leur désire de mode nouvelle. Regarde où la mini-jupe te mènera? s’est peut-être exclamée une maman orléanaise inquiète.

Et voilà, madame, pourquoi votre fille est muette (comme dirait Molière !) .

Et voilà, en somme, comment un sous-marin se trouva propulsé au beau milieu de la Loire, alors que la guerre froide drapait le monde dans une folie d’espionnage, de navires fantômes et d’enlèvements spectaculaires. C’était l’époque.

Et voilà, en somme, comment le fantôme du mythe « juif » réapparu, celui qui tue des enfants les soirs de pleine lune et que le Moyen-Âge inventa, dans une nécessité étrange de toujours chercher un bouc émissaire aux problèmes d’un monde dans lequel on perd pied.

Aucune excuse à cette folie antisémite qui habita Orléans en ce mois de mai 1969. Une incompréhension, surtout. Une stupeur. Un dégoût. Comparable face aux actualité de ce printemps 2019.

Une foule soudain, avec violence, s’acharna, suite une rumeur qu’elle drapa de légendes et de haines venues des siècles anciens. Comme si les bas-fonds de l’Histoire, toujours, se dressaient face à nous.

Comme si, heureusement, l’Histoire, toujours, nous aidera à les anéantir.

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