Et la Tour Eiffel surplomba Paris

La Tour Eiffel, cette chère vieille dame qui veille sur Paris avec une assurance tranquille. L’assurance, sans doute, que procure la gloire d’un des monuments les plus visités au monde. Un monument qui a vu défiler l’Histoire du haut de ces plus de 300 mètres de taille et ce, depuis 1889.

Car, voilà, le 31 mars, la Tour Eiffel a célébré ses 130 années d’existence. C’est si peu pour ce qu’elle représente ! Comme si, depuis toujours, elle symbolisait Paris et la France aux yeux de la planète.

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(CCPH s’improvise photographe !)

Le 31 mars 1889, le drapeau tricolore était hissé au sommet de ces presque 300 mètres (elle a grandi depuis !) de fer par un Monsieur Eiffel fou d’honneurs et de fierté. Les premiers journalistes a gravir les 1793 marches décrivent cette sensation étrange de se situer si près du ciel : « la vue s’étendait jusqu’à l’infini » écrit avec enthousiasme le reporter de « L’echo de Paris » alors que Gaston Calmette (qui finira assassiné par la femme d’un ministre en mars 1914), pour Le Figaro, parle de la Seine « devenue un ruisseau tranquille, sillonné par les barques de Liliput et Paris, un décor de carton avec ses rues droites, ses toits carrés et ses façades alignées« . Tant d’enthousiasme, c’est presque touchant pour des personnages si respectables à chapeaux haut de forme, barbe bien taillée et montre à gousset. À leur décharge, notons qu’ils sont bien les premiers à admirer un tel paysage, Paris étendue et lascive à leurs pieds. La Tour Eiffel en impose et elle est, en cette fin mars 1889, le plus haut monument au monde. De quoi donner le vertige (un député, d’ailleurs, demanda à ce qu’on lui bande les yeux avant de gravir les près de 2000 marches, pour éviter de voir le vide – comme je le comprends !).

Récapitulons. Le 31 mars 1889, donc, de hautes personnalités inauguraient la plus haute tour du monde d’alors. Il fallut 3 ans pour rendre l’idée de deux ingénieurs d’Eiffel, Emile Nougier et Maurice Koechlin réalisable. Puis 2 ans, 2 mois et 5 jours exactement aux trois cent ouvriers, ingénieurs et autres impliqués dans le projet un peu fou (auquel beaucoup ne crurent pas) pour construire la tour faite de fer esthétique, une « toile d’araignée » dira d’elle le journal La Croix (qui ne semble pas convaincu par le projet !)

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Gustave Eiffel (1832-1923)

Parce que, cette tour, au départ, personne n’en voulait ; ou du moins peu de monde. Les plus grands noms des arts français protestèrent énergiquement contre cette tour comme sortit tout droit d’un roman de Jules Verne. Pour un peu et on marcherait sur la lune…! Maupassant, Zola ou encore Charles Garnier signèrent (avec d’autres) la Protestation des artistes contre la tour de M. Eiffel dans le journal Le Temps en 1887, à l’aube du projet. Le surlendemain de son inauguration, le journaliste de La Croix (déjà cité) se demandait d’un ton railleur, « ce qu’elle sera dans mille ans, alors que Notre Dame de Paris existera probablement comme elle a existé depuis mille ans« . À lire entre les lignes, il semble convaincu mordicus que de Tour Eiffel, il ne sera jamais fait mention dans les années à venir. Car, après tout, cette tour immense ne devait être érigée que pour le temps plutôt court de l’Exposition Universelle de 1889. Un statut précaire, en somme. Un CDD en monument symbolique. Depuis 130 ans.

Une tour dans l’air du temps

Malgré les protestations outrées qui la précédèrent, la Tour Eiffel s’inscrit dans son époque. Une période faite des fastes de la science, de la conviction que les progrès techniques de l’homme façonneront le monde de demain. L’humanité avance si vite en cette fin de siècle, un XIXème pourtant déjà si lourd d’H(h)istoire(s).

1d11216c2c43b19b87cf3304e11b1da0Après que le drapeau tricolore fut hissé au sommet de la tour,  place aux discours. Et ils furent nombreux. L’un des membres de la commission chargée du projet par le ministère de l’Industrie, un certain Monsieur Contamin (que nous saluons à travers les années) y va franchement : « Le drapeau qui flotte au sommet de la tour est le drapeau de 89, celui avec lequel nos ancêtres ont remporté de grandes victoires en combattant pour le progrès de la science« . Tout est dit.

Nous sommes cent ans tout pile après la grande Révolution, celle de 1789. Cent ans tout juste, ai-je envie d’ajouter. Une poignée d’années et tant de choses pourtant qui ont traversé ce siècle tourmenté que fut le XIXème (c’est aussi pour cela que c’est un de mes préféré : on ne sait plus où donner de la tête – à vous donner le tournis !). En 1889, la IIIème République est bien installée. Elle vacille pourtant assez régulièrement – pas plus tard d’ailleurs qu’au mois de février de cette même année, lorsqu’un scandale retentissant pointait tout doucement le bout de son nez, le « Scandale de Panama » comme on l’appelait alors (je vous en parlerai un jour – parce que c’est passionnant !).

1889, c’est donc la IIIème République triomphante. Plus de rois, ni d’Empereurs. Il est donc dans l’air du temps de commémorer une révolution pas si ancienne qui instaura un nouveau mode de pensée, une nouvelle ère en somme et mis à bat (dans la terreur et le sang, ne l’oublions pas), la monarchie. D’où l’importance symbolique d’ériger le drapeau tricolore en haut de cette grandiose prouesse humaine qui devait symboliser, dixit Gustave Eiffel, ce que la France parvenait à faire « là où d’autres ont échoué« . Tout un programme.

220px-Paris_1889_plakatC’est qu’une exposition universelle est un concours. Un concours de grandeur, en somme. Entre États triomphants qui se jaugent du regard du haut de leurs monuments et autres merveilles qu’ils installent, qu’ils construisent, le temps d’une exposition. On met donc ses plus géniaux inventeurs et autres visionnaires sur le coup. Histoire de.

Une tour patriotique

Il s’agit, pour la France, de rappeler qu’elle est bien ancrée sur la scène internationale. La défaite amère de 1870 est encore bien présente dans les esprits et Sadi Carnot, président nouvellement élu, creuse la place de l’hexagone en se cherchant des alliés (notamment la Russie) face à des voisins allemands que l’on apprécie guère (malgré les tentatives de rapprochement – notamment du côté de ceux qu’on appelait pas encore des pacifistes, comme Jaurès).

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Sadi Carnot, président de 1887 jusqu’à son assassinat en 1894 par un arnachiste italien cherchant à venger Ravachol, Auguste Vaillant et Emile Henry

Sadi Carnot, président depuis 1887, cherche aussi à affirmer son pouvoir face aux petites révolutions, des geyser politiques, qui cherchent à entacher son mandat. Je pense au boulangisme, bien sûr, qui tentât de prendre le pouvoir avant que le Général Boulanger ne refuse de marcher sur l’Élysée en janvier 1889 (et s’exile en Belgique).

En citant l’anniversaire à trois chiffres de la Révolution française, il fallait également rappeler au monde que la liberté, le vent des révoltes et des droits de l’homme, comme la France aimait à s’en vanter, c’étaient du made in France au même titre que l’élégance, l’impressionnisme et l’art de vivre.

Une tour à la gloire de la science, du progrès et de l’intelligence 

« Nous voici au bout de notre tache ; mais pour l’atteindre, que d’efforts ont été faits par nous tous, soit comme intelligence, soit comme travail », s’écrit Gustave Eiffel le jour de l’inaugurationLes mots sont lancés : intelligence, travail et efforts de l’homme. C’est dans l’air du temps. Les révolutions industrielles transforment la perception du monde. Soudain, le progrès est l’avenir de l’humanité, tout comme la technique et la science.

C’est l’époque des grandes réalisations, la gloire du fer et des ponts. Avant de construire la tout qui portera son nom, Gustave Eiffel est un bâtisseur de viaducs, de passerelles et autres grandes inventions (il a notamment participé à l’élaboration de la Statue de la Liberté – excusez-le du peu). Ils brillent de tous leurs feux et de leur intelligence, les grands ingénieurs, les Polytechniciens et autres élèves des Ponts et Chaussées d’alors. La France se rapetisse grâce au chemin de fer, les fleuves sont traversés par des monstres métalliques.

Sadi Carnot lui-même ne peut qu’encourager cette fièvre des bâtisseurs. Avant d’être Président, il fut élève à Polytechnique (x1857), ingénieur (lui aussi !) et constructeur, notamment en Haute-Savoie (les vannes du Thiou à Annecy). C’est un convaincu du progrès, de la science et du pouvoir de l’homme sur la nature grâce à l’intelligence.

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Un an plus tard, en 1890, Emile Zola publiait « La Bête Humaine », drame social au coeur d’un des symboles de la révolution industrielle : la locomotive !

C’est l’époque où la littérature se transforme en science. Les réalistes, les naturalistes…cherchent à retranscrire le vrai noir sur blanc, la vérité brut. Le monde de la misère, les affres de l’alcool, l’univers des ouvriers…Emile Zola fait partie des premiers à s’inscrire dans cette mouvance avec sa grandiose fresque des Rougon-Macquart (à lire absolument !), où la littérature et la psychologie (voir même, les débuts de la psychiatrie – bonjour cher Docteur Blanche !) s’entremêlent.

C’est l’époque, en somme, où ce ne sont plus les grands auteurs que la France écoute (adieu Hugo) mais les scientifiques (sauf quelques irréductibles).

Certains s’inquiètent, comme ce journaliste de « La Croix », qui ne voit que d’un très mauvais oeil la tour Eiffel (alors de couleur rouge !), dépasser de loin Notre-Dame – n’est-ce pas l’homme qui cherche à dépasser Dieu, à le provoquer, à le battre en duel avec la science et le progrès, quitte à chatouiller le ciel?

La Tour Eiffel, finalement, c’est la symbolique d’un monde. D’une fin de siècle qui tourne la page d’un univers englouti. Elle est cette vieille dame née au XIXème siècle mais tournée, bien droite et bien solide, vers le XXème. Comme si le monde, soudain, tournait plus vite.

2 réflexions sur “Et la Tour Eiffel surplomba Paris

  1. Et la tour fut sauvée par par Gustave Ferrié, général et « grand savant mondial » qui sut convaincre les autorités politiques et militaires de s’en servir comme antenne pour les télécommunications stratégiques: c’est ici que l’on a compris la manoeuvre de von Kluck qui allait permettre le miracle de la Marne en septembre 1914, ici encore que l’on intercepte des communications de Mata Hari, puis que l’on arrive à suivre les préparatifs de le grande offensive allemande du printemps 1918. Puis après la guerre, la Tour devient la première station de TSF en France, qui diffuse les prévisions météorologiques pour les agriculteurs, les informations boursières puis peu à peu de la variété et du divertissement (Yvonne Printemps y poussa quelques chansonnettes dans les années 20). Dès lors, plus question de démonter la tour…

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