L’histoire du 8 mai

Le 8 mai 1945, à l’annonce de la fin de la guerre, il y eut cette foule en liesse envahissant les rues, la Marseillaise (interdite depuis si longtemps) entonnée à pleins poumons. Il y eut les cloches de France qui, à 15h précise, annoncèrent la capitulation de l’Allemagne (dont j’ai parlé ici).

Les médias sont partis à la traque aux résistants, combattants, témoins de cette journée du 8 mai. Ils s’étalent aujourd’hui, en ce soixante-quatorzième anniversaire, dans les pages des journaux, les derniers d’une France presque disparue. Peut-être vos parents, grands-parents, arrières-grands-parents vous ont-ils raconté. La liesse. Le soulagement. Ou bien ont-il gardé le silence. Pour certains, le 8 mai 1945, fut un jour de tristesse et d’incertitude : les ombres des camps de la mort commençaient doucement à tituber dans les rues de France. Certains n’étaient pas encore revenus. Des familles comptaient leurs morts. Pour d’autres enfin, c’était la fuite, la débandade face à une conclusion à laquelle ils ne s’attendaient pas.

Toutefois, le 8 mai, ce ne fut pas le point final à l’occupation du territoire. Des poches de résistance allemande tenaient bon, notamment à Dunkerque ou à Saint-Nazaire (on ne dansa pas partout) – il fallut attendre quelques jours encore pour voir le pays totalement libéré.

Certains ne rentrèrent qu’après. Après ce 8 mai dansant et festif. D’autres ne rentrèrent jamais.

Le 8 mai 1945, en somme, est l’une de ces grandes dates de l’Histoire de France, accrochée à notre calendrier. Elle s’inscrit dans la grande cohorte des jours fériés, ceux que l’on regarde s’approcher avec délice, s’imaginant au soleil, les pieds dans l’eau, un dimanche de rab, l’école buissonnière, s’en aller, partir.

Mais finalement, quelle est « l’histoire de l’histoire » du 8 mai? Il est toujours intéressant d’analyser la mémoire, de la décortiquer, d’étudier son évolution comme on observe une courbe de croissance.

Racontons !

Une histoire compliquée

Parce que, finalement, rendre le 8 mai férié ne tomba pas forcément sous le sens au lendemain de la guerre. En 1945, les 8 et 9 mai furent jours de fête. On en profita pour danser. Mais en 1946, la reprise économique du pays sembla prioritaire et on repoussa la commémoration de quelques jours, au dimanche.

Mais le 7 mai de cette même année, l’Assemble Constituante vota. Elle érigea la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale au 8 mai si (et seulement si), ce jour-là tombait un dimanche – dans tous les autres cas, le dimanche suivant ferait l’affaire. Autrement dit, pas de jour chômé en pleine semaine.

D’autant plus que, le 8 mai était une date déjà bien occupée et pour cause : on y célébrait la fête de Jeanne d’Arc, délivrant Orléans le 8 mai 1429. Une Jeanne à la grande importance dans la France d’alors (tout de même un peu moins aujourd’hui – sauf à Rouen, où on déguste ses larmes en chocolat…). Il s’agissait donc de ne pas empiéter sur une commémoration déjà bien établie. Quoique. Jeanne d’Arc libérant la France des Anglais ; le 8 mai 1945 célébrant la fin de la guerre et la libération du pays de l’occupation allemande. Une histoire similaire à cinq cents ans d’écart : les associations de résistants demandèrent à ce que la commémoration des deux évènements aient bien lieu le même jour : autrement dit, le 8 mai.

Oui mais voilà. Jusqu’en 1946, rien ne se passa. Tout cela était bien trop proche sans doute. Et la IVème République, entre ses changements de gouvernements répétitifs, la guerre d’Indochine et celle d’Algérie qui pointait le bout de son nez – semblait avoir d’autres chats à fouetter.

Il fallut donc attendre 1953 pour que la décision soit officiellement prise : le 8 mai serait férié. Soudain, il entre dans l’Histoire avec la pourpre des grands évènements qui rassemblent une nation (une guerre, pour changer). Comme le 11 novembre représente 1914-1918, le 8 mai représentera 1939-1945.

Mais ce fut compliqué, parce que, là encore, l’Histoire joua avec le calendrier. Le 7 mai 1954, c’est la chute de Dien Bien Phu, en Indochine (un désastre militaire français) ; le 8 mai 1945, c’est le massacre de Sétif en Algérie….et j’en passe, bref ! Le mois de mai, soudain, fut une date très demandée par l’Histoire (de France et d’ailleurs).

Ensuite, on s’interrogea. Entre le 1er mai ainsi que les fêtes religieuses, autant dire que le mois de mai semblait particulièrement chômé. En 1959, on repoussa donc les commémorations de nouveau au dimanche d’après. Les anciens combattants protestèrent, boudèrent les commémorations officielles qui n’eurent pas lieu le 8 mai – la France fit face à un conflit mémoriel sévère.

Pour ses vingt ans, le 8 mai 1965 fut « exceptionnellement » férié. Les associations d’anciens combattants et de résistants applaudirent. On attendit la suite. Il y avait les témoins, les anciens, les vétérans qui voulaient voir se draper leur(s) histoire(s), leur vie, de la reconnaissance officielle de la nation : un jour si important qu’il se devait d’être férié en somme. Un jour de silence et de fête, un jour d’hommages et de mémoire. Un jour spécial. Certaines associations catholiques voulaient, pour leur part, farouchement garder cette journée essentiellement dédiée à la sainte-soldate Jeanne d’Arc. Enfin, l’État cherchait à réduire le plus possible les jours chômés au mois de mai.

Et puis, voilà, c’est le 11 novembre qui gagnait encore tous les suffrages dans les esprits. Ce 11 novembre, que l’Occupation avait interdit de fêter. Le jour d’une victoire sur une Première Guerre mondiale particulièrement traumatisante. Le 11 novembre était le jour dédié aux anciens par excellence. Les résistants, les combattants de 1939-1945 semblaient sortir de nul part, trop jeune dans l’échelle de l’Histoire et, pour les gueules cassées, les poilus devenus vieux, c’était une guerre gagnée certes, mais tout de même perdue en 1940.

Ajoutons à cela la politique : les communistes qu’on ne voulait voir nul part mais qui y avait aussi leur part, dans cette guerre. Mais devait-on les ajouter aux commémorations officielles, parader à leurs côtés? Leur mémoire semblait si enrayée, si fantaisiste, eux qui proclamaient qu’ils étaient le parti des 75 000 fusillés (sachant qu’on estime à environ 4000 / 5000 fusillés par les Allemands dans toute la France et toute appartenance à un parti confondu). Eux qui avaient tout autant payé leur cotât de morts.

Quand je vous disais que l’histoire de la commémoration du 8 mai était une véritable aventure à elle toute seule !

Ensuite, chaque Président chercha à y donner son coup de pinceau. Valéry Giscard d’Estaing proposa qu’on en fasse une journée de l’Europe. L’objectif était clair : inscrire l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale dans l’Histoire de l’Europe et, surtout, dans le cas de la France, dans la frise chronologique triomphante du rapprochement franco-allemand. Flop national : beaucoup de communes continuèrent à célébrer leur 8 mai, devant le monument aux morts, avec les anciens combattants, les discours et les couronnes de fleurs. 

1981. Nouveau président. Dès octobre, le 8 mai est déclaré férié puis, quelques mois plus tard, fête nationale. La date du 8 mai 1945 prit soudain du grade, s’érigea à la hauteur du 11 novembre. Les deux guerres, soudain, se faisaient face dans la mémoire nationale, se jaugeaient du regard sans doute, puis s’apprivoisèrent.

Aujourd’hui, on commémore le 8 mai avec faste. Ce faste que l’on donne aux évènements anciens. Chaque année, on compte les témoins encore là, encore debout, encore droit, fidèles au poste face aux monuments aux morts, devant les cimetières, les lieux de mémoire, une gerbe de fleurs sur les genoux, à la main, soudain immenses derrière leurs drapeaux, la poitrine brillante de médailles. C’est presque si on attend pas, le départ du dernier. Le dernier des derniers, le dernier des mohicans, celui dont on parlera avec regret, émotion,  grandeur. Comme on se rattache à un héros d’une guerre dont on parle beaucoup mais qu’on oublie.

Pourtant, soixante-quatorze ans. Soixante-quatorze ans. À l’échelle de l’Histoire, c’est une pacotille, une paillette, une poussière. Un grain de sable au coeur du grand mécanisme de l’Histoire humaine.

Mais qu’est-ce que le 8 mai, en somme? Si ce n’est un souvenir, une respiration dans la grande course du temps, un arrêt sur image, une pensée des générations nouvelles aux générations anciennes, aux générations perdues.

Alors aujourd’hui, souvenons-nous.