Il y a cent ans…le 28 juin 1919

Il y a cent ans, voilà. Des hommes à chapeaux, de noir vêtus, apparaissaient sur les marches du Château de Versailles. Il y a cent ans, voilà. Il semblait au monde, soudain, que la guerre avait vraiment pris fin. 10 millions de soldats morts, quand même. Quant aux civils, directement et indirectement, certains historiens comptent jusqu’à 13 millions de morts. 23 millions de vies disparues à jamais dans le tourbillon de ces années de guerre lourdes de conséquences. Il y a cent ans, voilà. On signa un traité. On y cru, sans doute. On l’accusa, on le traina dans la boue, on lui en voulut, beaucoup, à ce traité. Puis vingt ans après, moins d’une génération après, la guerre. Encore une fois.

Il y a cent ans, donc et encore. Que faisaient nos ancêtres, il y a cent ans, ce 28 juin 1919? Savaient-ils déjà tous qu’un traité était signé, à Versailles, dans cette Galerie des Glaces que l’on voulait laver de l’humiliation de 1871, lorsque le Roi Guillaume fut proclamé Empereur. Il s’agissait, alors, en 1919, de faire comprendre à ces Allemands honnis, ces ennemis d’Outre-Rhin, que l’on avait récupéré l’Alsace et la Lorraine et que plus jamais (on y croyait) ils ne se relèveraient des cendres fumantes où cette guerre, ce traité, les avaient jetés.

Une date anniversaire

Mais le 28 juin, avant de s’enrubanner dans les flonflons du Traité de Versailles enfin signé (j’y reviendrais), était taché de sang. Quatre ans auparavant, le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empereur austro-hongrois François-Joseph (le mari de Sissi), était assassiné avec son épouse dans les rues de Sarajevo.

800px-L'assassinat_de_l'Archiduc_héritier_d'Autriche_et_de_la_Duchesse_sa_femme_à_Sarajevo_supplément_illustré_du_Petit_Journal_du_12_juillet_1914
Couverture du « Petit Journal » de Juillet 1914, ou l’illustration la plus célèbre de l’attentat

Sarajevo. Une ville que tout le monde connait sans y avoir jamais mis les pieds (à mon grand désespoir personnel – message à Mr. CCPH : à bon entendeur, salut !). Aujourd’hui capitale de la Bosnie-Herzégovine (je ne sais pas vous, mais il me suffit d’écrire « Bosnie-Herzégovine » pour voir l’Histoire traverser mon salon). Sarajevo et son pont, tout en grâce, enjambant la rivière Milijacka. Sarajevo et ce Gavrilo Princip qui entra dans l’Histoire comme le nationaliste serbe qui plongea le monde avec violence dans le chaos. Alors, ce n’est pas Gavrilo Princip lui-même qui fit que la guerre de 1914-1918 éclata. Mais le jeu des alliances, les tensions déjà présentes, les dispositions que les grandes puissances européennes prenaient depuis la fin du XIXème siècle dans un souci de protection agressive, les richesses accumulées, le passif débordant de chaque coté des frontières (un certain ressentiment français depuis 1870, par exemple – mais pas que !)…bref. L’attentat de François-Ferdinand et de Sophie Chotek fut l’étincelle – même si le monde, finalement, mis trop de temps à s’en rendre compte (disons, assez pour déclencher une guerre, finalement).

Mais en cinq années, on réalisa l’importance du 28 juin 1914 dans le déclenchement de la guerre et une certaine part de mythologie mémorielle transforma cette journée en un « tout à coup » (comme dans les contes) historique. Le 28 juin 1919, on signa donc le Traité, que l’on croyait le point final d’une histoire mondiale et, pour certains, pourquoi pas, la fin des guerres, le début de la paix (!), le jour anniversaire d’un assassinat.

Une conférence pour la paix

Bien sûr, les pays présents ce 28 juin 1919 n’avaient pas débarqué la veille, stylo à la main, prêts à signer alors encore sur le bateau. En janvier de la même année, la Conférence de Paris s’était ouverte – conférence dont l’aboutissement, le bouquet final disons, fut le Traité de Versailles.

Vingt-sept nations envoyèrent leurs délégations à Paris, des quatre coins du monde, éparpillés dans les hôtels de la capitale française qui se transforma, pour six mois, en capitale du monde. Woodrow Wilson, Président des États-Unis, était arrivé en France dès le mois de décembre et fit fréquemment des allers-retours entre Washington et Paris. On instaura un Conseil des Quatre (Council of Four) qui eut pour mission de prendre les principales décisions : Wilson (USA), Lloyd George (Royaume-Uni), Orlando (Italie) et Clémenceau (France). Une initiative qui fit grincer les dents à certains autres participants, comme la Belgique qui, déjà, n’avait pas forcément vu d’un très bon oeil que tout ce petit monde s’installe à Paris (après tout, la Belgique avait, de loin, encore plus souffert dans sa chair que la France) – voir ces quatre là s’instaurer comme grands prédicateurs d’une paix qui devait être mondiale horripila une belle partie de l’Europe.

Alors oui, sur ce Traité de Versailles, il y eut 27 signatures. 27 quand même. Comptez sur vos doigts. On a tendance à en oublier plus de la moitié : France, USA, Royaume-Uni, Italie, Belgique, Pays-Bas, Allemagne (bien sûr), Pologne (toute neuve Pologne !), Autriche(-)Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Empire Ottoman…on cherche, on cherche. Vous oubliez, le Brésil, la Bolivie, tous les pays du Commonwealth, la Chine, Haïti ou encore le Nicaragua…ainsi qu’une flopée d’autres. Tous ceux, qui, finalement, eurent maille à partir avec cette Première Guerre mondiale. Le Brésil, par exemple, déclara la guerre à l’Allemagne en octobre 1917 ; Haïti en juillet 1918.

La Conférence de la Paix, ce sont six mois de discussions, de lobbying entre pays, un mini-ONU finalement, une future Société des Nations. C’est aussi durant ces quelques mois que des peuples cherchèrent à appuyer leur demande d’indépendance. On créa des États, on en découpa d’autres, on mit des rois sur des trônes (le Roi Fayçal en Syrie, par exemple), on écouta des aventuriers qui défendirent des rêves (Lawrence d’Arabie et sa vision du monde arabe ou Gertrude Bell pour la Syrie), on promit aux Juifs une Nation (Chaïm Weizmann représentait les Juifs de Palestine), aux Arméniens un pays, Gabriele d’Annunzio cherchait à récupérer Fiume. On promit, on jura la main sur le coeur. On rêva beaucoup.

En attendant, les pays « ennemis », les vaincus, attendaient d’être statués sur leurs sorts. Mon professeur de fac aimait raconter que la délégation autrichienne jouait aux cartes dans les couloirs de son hôtel et visitait Paris. L’Allemagne tremblait. La Bulgarie et la Roumanie attendaient leur tour. L’Empire ottoman regardait plutôt vers chez eux, où un certain Kemal semblait prêt à en découdre avec le sultanat (coucou la Turquie).

La carte de l’Europe avant et après 1914-1918, c’est un château de cartes qui s’écroule. Un ravalement de façade radical. C’est un monde ancien qui s’efface. L’Empire austro-hongrois n’est plus : au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (dont Wilson était très fier), des États se formèrent, d’autres retrouvèrent leurs drapeaux. Certains se virent ranger dans des frontières sans l’avoir demandé, avec un Roi qui, bof, franchement, ne leur disait rien, merci. L’Empire allemand fut lui aussi réduit, tout comme l’Empire ottoman. L’autodétermination et les Quatorze Points de Wilson, présentés en juillet 1918, étaient sur toutes les lèvres.

Divergences sur la paix 

Avant de signer le Traité de Versailles, il fallut se mettre d’accord, épreuve particulièrement difficile. La France, clairement, a peur du danger allemand. 1870, 1914…l’ennemi est bien allemand. Foch ou encore Clémenceau se montrent intransigeants : il faut écraser l’Allemagne pour que, plus jamais, elle n’aspire à la guerre. Responsables de ces millions de morts, première guerre aussi meurtrière, le Kaiser et son peuple doivent payer. Pour ce faire, il faut découper le territoire allemand. Pourtant, Lloyd George et Clémenceau semblaient d’accord : leurs buts étaient de contrer cette menace bolchévique installée à Moscou et en crise à Berlin ainsi que de renforcer leurs empires coloniaux. Wilson tente de modérer l’état d’esprit européen, pense également au partenaire commercial que fut l’Allemagne à l’Amérique. Orlando, enfin, veut récupérer les terres du Sud Tyrol et de l’Adriatique (en vain, il quittera d’ailleurs, par protestation, le Conseil des Quatre avec fracas).

L’Allemagne est responsable de la guerre. Voilà l’un des points principales du Traité de Versailles. Qui dit responsabilité, dit argent. La France et la Belgique demandaient des compensations matérielles pour la reconstruction de leurs territoires. Le Royaume-Uni voit cette histoire différemment – l’Empire britannique a beaucoup donné, en hommes et en or. Mais si les compensations reposent essentiellement sur les territoires disparus, Londres ne toucherait pas un centime de DeutscheMark allemand. L’Allemagne déclarée responsable, Berlin se doit de payer l’entièreté de la guerre. C’est le fameux article 231 : « Les Gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés« . En 1921, le montant à payer sera déclaré de 132 milliards de mark-or.

Le Traité de Versailles découpe également l’Allemagne d’un septième de son territoire et d’un dixième de sa population (qui se retrouve derrière d’autres frontières). Elle se sépare également de toutes ses colonies d’outre-mer. La rive gauche du Rhin est démilitarisée et déclarée neutre, son armée est réduite à 1000 hommes et toute réunion avec l’Autriche lui est interdite.

Pour l’Allemagne, c’est une injustice, un diktat qu’elle signe à contre-coeur. Un sentiment qui persistera dans le pays au fil des années et dont Hitler se servira pour rallier à lui une grande majorité de la population allemande. L’Allemagne n’est pas responsable, voir même, elle n’a pas perdu la guerre : on l’a forcée à déposer les armes.

Enfin (CCPH en a déjà parlé ici rapidement), 1919 marque également la naissance d’un rêve : la Société des Nations, ancêtre de l’ONU. Installée en territoire neutre, à Genève, la SDN est constituée d’une Assemblée générale où chaque pays a une voix ; un Conseil de membres permanents (France, Royaume-Uni, USA, Italie, Japon) avec des membres non permanents ainsi qu’un Secrétariat général.

La SDN reposait sur une conviction, là encore, de Wilson, de mettre à bas des siècles de « diplomatie secrète » : tout devait se faire au grand jour, avec l’accord de tous les pays membres. Un rêve pour lequel le monde de 1919 n’était sans doute pas encore prêt. Dépassé par l’escalade des tensions des années 1930 puis par la Second Guerre mondiale, la SDN ferme ses portes. Elle sera remplacée en juin 1946, par l’ONU. Mais c’est une autre histoire.

L’Allemagne, bien sûr, ne sera pas la seule jugée par le tribunal des vainqueurs de 1919. L’Autriche, l’Empire ottoman, la Bulgarie et la Roumanie voient leur sort décidés lors de traités futurs qui se déroulent tout au long de l’année 1919 et 1920. L’Empire ottoman, devenu la Turquie après une guerre civile commencée dans les ruines de 1918, plaidera pour un autre traité, en 1923, cette fois-ci au nom de la Turquie (j’en ai parlé ici).

Le Traité de Versailles fut contesté, raillé, critiqué, vilipendé. On le montra du doigt, on s’offusqua de sa sévérité ou de sa mollesse. On s’indigna beaucoup. On applaudit. On respira un grand coup, on fut soulagé. On se prit à rêver.

Mais aujourd’hui nous commémorons les cent ans du 28 juin 1919. Un Traité de Versailles avec beaucoup de défauts, certes. Mais qui put donner l’illusion de pouvoir tout recommencer.

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