20 juillet 1944. Quand l’Allemagne se souvient (enfin?)

Le 20 juillet 1944, des officiers de la Wehrmacht (l’armée allemande) tentèrent d’assassiner Hitler. Un certain Claus Schenk Graf von Stauffenberg déposa une bombe sous une table de réunion dans le village de bunkers de la Wolfschanze (tanière du loup, CCPH y était il y a peu d’ailleurs, l’occasion d’un prochain article peut-être…?).  À 12h42, tout explosa. On s’extirpa des décombres, cinq morts furent dénombrés. Face à l’ampleur du choc, Stauffenberg fut convaincu que l’attentat était une réussite. Sans essayer d’en savoir plus, écoutant les rumeurs, dans l’urgence de lancer la suite des opérations, il sauta dans un avion et s’envola pour Berlin. Dans la capitale du Reich, les complotistes de l’opération Walkyrie annoncèrent la mort de Hitler, tentant de prendre en main le pays, le Reich, l’armée (à lire, à lire, à lire sur le sujet, notamment : Le journal d’une jeune fille russe à Berlin, 1940-1945).

Claus von Stauffenberg (1907-1944)

Oui mais voilà. Hitler n’est pas mort. Quelques heures après la tentative d’attentat, il prend la parole à la radio, éructe de cette voix qui, dix ans auparavant, galvanisait les foules allemandes. Le soir même, Stauffenberg et les autres têtes pensantes de la conjuration sont arrêtés, passés par les armes. En quelques jours, ce sont plusieurs centaines de personnes, civiles comme militaires, qui sont appréhendées. Certains se suicident, pour l’honneur, avant leur arrestation par la Gestapo. Les autres sont torturés, massacrés puis condamnés à mort, certains par pendaison à l’aide de cordes de piano.

Les conjurés du 20 juillet 1944 mériteraient sans doute que l’on égrenne ici leurs noms, cette liste d’Allemands qui réalisèrent avec horreur le cataclysme historique vers lequel Hitler menait tambour battant le peuple allemand. La fosse commune de l’Histoire, finalement, dans laquelle l’Allemagne, pays honni pendant si longtemps, se fracassa en 1945.

(*Pour plus de précisions, CCPH a déjà bavardé sur le sujet ici)

Longtemps, on ne parla pas de ces actes de résistance et de bravoure allemande. Dans les années 1950, un sondage opéré auprès des habitants d’Allemagne de l’Ouest montrait qu’une majorité de la population voyaient encore les membres de l’opération Walkyrie comme des traitres. Peu après l’attentat les familles des conjurés furent arrêtées, emprisonnées. Après la guerre, on les oublia.

Aujourd’hui, soixante-quinze après, l’Allemagne tente de renouer avec cette part d’Histoire pourtant héroïque qu’elle a délaissée. L’Histoire, là encore, explique cette indifférence mémorielle. L’Allemagne de l’Est préféra parler de la résistance essentiellement communiste, idéologie oblige. Le cas de l’Allemagne de l’Ouest fut plus délicat. « Que  sont devenus les anciens nazis d’après vous? Disparus dans la nature? » demande un juriste à un de ses jeune collègues dans (l’excellent !!) film « Le labyrinthe du silence » (à voir à voir à voir !!). Disparus certainement pas, fondus dans le paysage sans doute, revenus de la guerre et de l’horreur, la conscience en bandoulière, reprenant leur travail, s’installant pour certains à des postes clefs de l’Allemagne de l’Ouest. D’où la mémoire difficile de ceux qui avaient conscience, du moins ce sont les mots de Stauffenberg, de bannir leurs noms de l’Histoire nationale.

Le 20 juillet 2019, ce sont les soixante-quinze ans de cet attentat que nous célébrons. Anniversaire rond et contexte politique qui a poussé la chancelière Angela Merkel a dédier sa petite vidéo hebdomadaire du 13 juillet à la mémoire de l’opération Walkyrie.  Présentant les « héros du 20 juillet » comme des exemples qui ont permis la démocratie en Allemagne (entre autres), elle rappelle que c’est par le passé que l’on construit son futur (clapclapclap) et que l’action de ces officiers et civils allemands il y a soixante-quinze ans doit permettre à l’Allemagne de se positionner face à l’extrême-droite montante.

Parce qu’outre-Rhin, on s’inquiète sérieusement. La politique oscille. Le 2 juin dernier, le préfet (Regierungspräsident) de Cassel, Walter Lübcke, a été assassiné d’une balle dans la tête devant chez lui par un sympathisant des sphères néo-nazies allemandes. Des voix anonymes s’en donnèrent alors à coeur joie, se félicitant, se réjouissant, se congratulant de la mort de Walter Lübcke sur ce monde parallèle d’Internet.

On s’inquiète, on s’inquiète dans un pays où le nazisme rôde dans les consciences. Du moins, plus ou moins. Depuis que certains politiques prônent la déculpabilisation et parlent de détail de l’Histoire. L’Allemagne est l’un des plus puissants pays d’Europe et sa renaissance depuis 1990 est admirable. Pour certains, le nazisme, Hitler, la honte indélébile, le poids des maux d’une guerre d’il y a soixante-quinze ans est un bagage bien trop lourd à porter. Alors pourquoi ne pas s’en défaire? La crise des migrants (Walter Lübcke avait pris position pour cet accueil), la puissance allemande et la montée des extrêmes en Europe a installé une certaine liberté d’expression auprès de certains groupes de pensées dont la déculpabilisation vis à vis des crimes allemands commis au cours de la Seconde Guerre Mondiale est  plutôt dérangeante. 

Alors bon, voilà. Aujourd’hui, soixante-quinze ans après, des affiches immenses sont accrochées dans les rues ou dans les arrêts de bus. Histoire de. Une campagne mémorielle s’est engagée à l’assaut d’un extrémisme qui rappelle au pays ses heures les plus sombres. Bien sûr, l’Histoire n’avait pas oublié Claus von Stauffenberg et tous les autres. Bien sûr. Mais soixante-quinze ans après, n’était-il pas temps? De parler d’une résistance allemande, valeureuse car au coeur même des forces qu’elle combattait. L’attentat du 20 juillet 1944 rejoint la petite cohorte des actions allemandes contre le Troisième Reich, sans oublier les figures bouleversantes de la « Rose blanche », organisation munichoise dont les membres, pour la plupart âgés d’à peine vingt ans, furent décapités à la hache dans les prisons allemandes.

La rhétorique mémorielle d’un pays brinquebalé par son Histoire parlait d’un fou, Hitler, qui embrigada son pays au point qu’il n’était plus possible de se rebeller contre lui. Contre les fous, sans doute, on ne peut pas grand chose. Et la passivité, soudain, prend des airs de martyrs. Mais alors, qui étaient tous ces gens? Les Geschwister Scholl, Georg Elser, l’Orchestre rouge et tous les autres. Ils représentent cette partie du pays qui, durant le nazisme, de 1933 à 1945, fit un choix.

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