État kurde, 1920. Le rêve inabouti?

Parenthèse. Il est beaucoup question des Kurdes dans l’actualité. De cette population et de leur rêve d’Etat. Même s’ils n’ont pas débarqué en Normandie aux côtés des Alliés (tel qu’un certain chef d’Etat en vue l’a fait remarquer il y a peu), on se souciait déjà des Kurdes il y a cent ans !

Il y eut la guerre, d’abord. La Grande, la terrible. Celle qu’on appela alors la der des der (si seulement). Puis il y eut la valse des traités, des réunions, des mains tendues et des espoirs qui se cristallisèrent durant les quelques mois de la Conférence de la Paix, à Paris, entre l’hiver et l’été 1919.

Il y a cent ans.

Paris était alors le centre du monde et des rêves vibrants de nations et d’États. Maintenant que les Empires de l’ancien monde s’effondraient sans panache, certains peuples se prenaient à espérer. Les Tchèques, les Slovaques, les Polonais, les Monténégrins, les Roumains ou encore les Serbes et les Croates…tous regardaient vers la capitale française, vers les quatre (puis trois) dirigeants du monde qui se réunissaient chaque jour, plusieurs fois parfois, pour décider des espoirs de tous.

Clemenceau, Lloyd George et Wilson cherchaient à trouver des solutions aux questions du nouveau monde qui naissait peu à peu tout en préservant la grande puissance de leurs pays respectifs. La Chine chercha à plaider sa cause. Tout comme les nations arabes ou bien encore, les Arméniens crucifiés peu de temps auparavant par un génocide. Sans oublier, les Kurdes.

Car il était déjà question d’un État kurde autonome, indépendant. Les Kurdes furent analysés sur la table des négociations, au milieu des cartes on les observa, les décortiqua pour voir si, comme les autres jeunes nations qui se bousculaient dans les antichambres des rêves, à la Conférence de la Paix, ils avaient droit à accéder à cet autonomie jetée par Wilson à la face du monde.

Car Woodrow Wilson, Président des États-Unis, était la pop-star des discussions d’après 1918. Ce professeur d’université a l’ego démesuré (une caractéristique qu’avait ses compères chefs d’Etat) en était convaincu : il se devait de remettre un peu d’ordre dans ce bas monde chaotique et, suite a 14/18, disons-le, carrément foutraque. Il avait présenté sa vision du monde dans un discours qui devint célèbre si ce n’est légendaire : ses Quatorze Points. C’étaient eux qui faisaient vibrer les États en devenir et les nationalistes trépidants du monde.

Autodétermination ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Bien qu’elle ne soit pas mentionnée aussi franchement dans les Quatorze points » de Wilson, l’autodétermination des peuples est donc la pomme de la discorde (pour certains) qui fut jetée le 8 janvier 1918, avant même la fin de la guerre, à la face du monde. Wilson arriva en France bien décidé à appliquer et faire appliquer son idéal : un peuple avait le droit, soudain, de décider pour lui-même son devenir. Droit collectif (il repose sur la revendication d’un peuple dans son entièreté), il fut l’un des points centraux de la Conférence de la Paix qui s’ouvrit un an après le discours de Wilson à Washington.

Mais qu’est-ce qu’un peuple? Que peut-on « ranger » dans ce verbe-tiroir utilisé alors dans tous les sens possibles lors des quelques mois de conférences et de diplomatie guerrière qui se déroulèrent à Paris? (Cette question, purement réthorique, sert essentiellement à illustrer mon propos et l’état d’esprit des négociateurs d’alors – j’ai bien ma petite idée sur la réponse mais halte là sinon ce billet, déjà beaucoup trop long, s’éternisera).

Pour certaines nations, la tâche était plus simple, Wilson les ayant mentionnées explicitement dans son discours (les Polonais, la Roumanie ou encore…l’évacuation de l’Alsace-Lorraine !). Mais qu’en est-il alors des Kurdes, de l’Arménie et des peuples rescapés d’un Empire ottoman défunt?

L’agonie d’un Empire

Déjà avant 1914, la santé de l’Empire ottoman se dégradait sans sursis. Peu à peu, sa taille exceptionnelle se limitait à une peau de chagrin (cette expression m’enchante absolument), l’influence du sultan s’effaçait. La guerre précipita l’agonie d’un Empire auparavant si puissant qu’il en faisait trembler le monde. L’armée ottomane se battit aux côtés de l’Allemagne, se battant notamment contre les Britanniques et les soldats du Commonwealth (beaucoup d’Australiens et de Néo-Zélandais) à Gallipoli (ou Dardanelles – coucou « oncle Louis » à la grande moustache qui en revint !).

Constantinople, la ville aux richesses culturelles, linguistiques, architecturales et ethniques infinies fut alors livrée au monde.

Les Grecs (installés dans l’Empire depuis toujours) se frottèrent les mains, insistèrent pour que Constantinople leur revienne. Les Britanniques menèrent les négociations de l’armistice avec les envoyés du sultan et leur promirent de ne pas occuper la ville. Ils l’occupèrent. En même temps que d’autres puissances étrangères.

Pour les grandes puissances, la manière dont s’était comporté l’Empire ottoman avec les peuples sous leur joug était terrible et méritait de sévères conséquences. Comme la perte de leur domination sur les peuples arabes (qui tombèrent sous des mandats britanniques et français). Ou bien la création d’États autonomes. L’Arménie d’abord. Puis le Kurdistan.

Le peuple arménien avait été massacré dans un génocide (encore contesté aujourd’hui par la Turquie mais reconnu officiellement ailleurs) en 1915/1916. Abattus d’une balle dans la tête, déportés, morts de soifs et d’horreur, la population arménienne avait vécu un supplice dont les blessures, en 1919, n’étaient certainement pas encore refermées. Pour les Américains, les Britanniques ou les Français – qui menaient la valse des discussions – il s’agissait d’accorder une compensation aux Arméniens en leur accordant un État, une indépendance, une identité.

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(La carte provient des « Clefs du Moyen-Orient »)

Le peuple Kurde, dont le rêve de nation avait déjà plusieurs siècles, se vit également accorder un État à l’est de l’Empire ottoman, quelque part vers l’Iran et les mandats britanniques et français en Syrie, au Liban et en Mésopotamie.

Ces décisions territoriales, parmi d’autres clauses concernant l’Empire ottoman furent signées à Sèvres le 10 aout 1920 entre les Alliés et les envoyés du sultan Mehmed VI.

Quand un traité en cache un autre 

Oui mais voilà. L’arrivée au pouvoir d’un certain Mustapha Kemal (plus connu sous le nom d’Atatürk) va mettre à mal les décisions du traité de Sèvres qui ne sera jamais ratifié. Prenant les armes en Anatolie occidentale, il cherche à repousser les frontières de la Turquie, du moins à les garder telles quelles étaient lors de la signature de l’armistice en 1919. Ces frontières seront fixées par un autre traité, celui de Lausanne (dont j’ai parlé ici) le 24 juillet 1923.

Le Kurdistan, soudain, disparaît. Il y avait bien eu une tentative de révolte en 1921 par les kurdes – la révolte de Koçgiri. Sans réponse sur leur statut (État ou pas État?), les Kurdes prirent les armes dans des actions de guérilla. Leur objectif? Revendiquer ce que le Traité de Sèvres leur avait promis et qu’ils appelaient de leurs voeux : un État. Les rebelles seront écrasés, assassinés, déportés. La région, enfin, fut nettoyée – autrement dit les villages furent brûlés et la population déportée.

Il y a cent ans, un rêve. Inabouti?

 

 

L’espoir de la paix à Locarno

CCPH est de retour ! Merci pour vos messages adorables qui me demandaient si CCPH avait définitivement accroché le panneau « closed » sur sa minuscule vitrine dans l’immense boulevard de l’Histoire racontée.

Les deux derniers mois furent éprouvants pour petite thésarde qui tente de survivre dans la grande jungle qu’est la recherche (en Histoire, entre autres). Mais finalement, ma thèse va très bien merci (pour ceux que cela inquiétaient), elle file joyeusement sur une mer calmée.

Il faudra que je vous parle du marathon désertique (Paris-Dakar en course a pied avec des puits d’eau sporadiques, vous voyez le genre?) qu’est la thèse. Bien sûr, ce sont de grands instants d’excitations, de joie, de découvertes, d’enthousiasme et de passion absolue (en ce qui me concerne) pour mon sujet. Mais il y a aussi les moments de doute,  les grands méchants qui surgissent parfois au détour des pages, les destructions intérieures (causées par les grands méchants justement), les questions angoissantes. Et puis grâce à de grands gentils qui surgissent aussi (alleluia pour moi), on rebondit joyeusement vers des contrées plus tranquilles !

Je me suis dit, pfouuu, beaucoup de grands méchants loups d’un coup, et ce refrain central outrageusement vénal quand serais-je enfin recouverte de pièces d’or, comme Picsou, dis-moi la vie? La vie (déguisée en mon amoureux) m’a donné une tape dans le dos en me disant que j’étais une superwoman (excusez-moi du peu…!), reprends du chocolat chérie (en ce qui concerne mon amoureux, imaginez-vous un très réussi mélange de Jimmy Fraser dans Outlander et d’Eddy Redmayne – on ne regarde pas exclusivement des films d’archives quand on est historienne-to-be, rassurez-vous).

CCPH is back, donc. Et ravie, ravie, ravie ! J’ai rongé mon frein face aux actualités et aux dates historiques qui flashaient chaque matin sur mon ordinateur. Mon enthousiasme montait d’un cran, j’avais envie de vous raconter (du coup ce sont mes proches qui ont beaucoup subi les enthousiasmes historiques soudains). En vrac, vous avez pu, au conditionnel, lire sur ce blog un article sur les demandes grecques de dettes de guerre à l’Allemagne (enthousiasme level 4); le mea culpa du président allemand à la Pologne (level 5) ; cet imbroglio autour de la dépouille de Franco a la Valle des los caidos (!!) ; une visite extatique du nouveau musée de la Libération de Paris (courez-y !) ; une réflexion sur le mémorial parisien consacré aux animaux morts pendant la Grande Guerre (un avis?) ; le conflit (éternel) Grèce-Macédoine ; et une foule, une foule, une foule d’autres sujets.

Au conditionnel bien sûr, mais rattrapons-nous justement aujourd’hui.

Pour son grand retour, CCPH vous emmène à Locarno. Qui sait la placer sur une carte? Que sait-il passé à Locarno en 1925? En octobre plus précisément? Et quelles conséquences cela a-t-il eu sur l’entente franco-allemande, les relations internationales « européennes » de l’entre-deux-guerres…?

Brisons cet (insoutenable) suspens.

« À Locarno, le soleil était en fête… »

Il y croyaient. À la paix.

L’entre-deux-guerre est souvent dédaignée, oubliée, justement parce qu’on semble connaître la fin de l’Histoire. Après nous le déluge, finalement. Après tout, les espoirs de paix qui se sont bousculés joyeusement entre 1919 et 1933 furent, sur le papier, en effet réduits à néant par la Seconde Guerre mondiale. Oui…mais non. Ils ont posé les bases d’une discussion future (coucou l’Europe, la paix post-1945, etc etc), ont lancé la machine, ont rêvé pour les générations futures en somme. Il s’en est passé des choses, dans cet entre-deux-guerres palpitant. Des accords, des ententes, des haines et des espoirs.

Et Locarno, c’est un peu tout cela en même temps. L’espérance jetée sur le papier.

En ce mois d’octobre 1925, le « beau monde » européen se pressait à Locarno. Une ville suisse qui s’étire, indolente, sur les bords du Lac Majeur. Elle est alors choisie pour discuter du monde encore chancelant de cet après-guerre inquiet et fou. Aristide Briand du côté français, Gustav Stresemann (Allemagne), Austen Chamberlain (Grande-Bretagne), Benito Mussolini (qu’on ne présente plus), Alexander Benes (Tchécoslovaquie) ou encore la Pologne et la Belgique, accompagnés de leur suite de conseillers, secrétaires, journalistes et autre bottin mondaine ont envahi les hôtels de cette Suisse délicieusement neutre – cela changeait des empoignades du moment.

Le monde avançait lentement à Locarno. Avec ses rues ombragées, son soleil étincelant, son lac majestueux, c’était un lieu propice aux rêves sans doute. Et aux signatures officielles de traités très sérieux.

Enfin la détente !

En 1925, la situation diplomatique et politique des États européens est tendue. Du côté allemand, on ne digère toujours pas le traité de Versailles, un certain Adolf Hitler – cet inconnu autrichien – s’est lancé dans un putsch raté qui l’enverra en prison. En France, l’opinion publique regarde l’éternel ennemi d’un oeil mauvais, se félicitant de l’occupation des territoires proches de la frontière. Les voisins de l’Allemagne sont, en gros, tous plus ou moins inquiets, plus ou moins haineux, plus ou moins angoissés. De plus, concernant certains pays, c’est la page blanche qu’on rédige : la Tchécoslovaquie, par exemple, s’était extirpée de l’Empire austro-hongrois en flammes lors de la Conférence de la Paix. La Pologne revit. L’Italie « se fascise ».

Toutefois, les changements politiques au sein des nations européennes font évoluer les choses. En France, c’est le « cartel des gauches » qui s’installe au pouvoir en 1924. En Allemagne, un certain Gustav Stresemann cherche à se rapprocher de la France dans un but de faire la paix pour sécuriser la position allemande sur la scène internationale. Il s’agit pour Berlin de retrouver une place face aux nations qui la battent froid depuis 1918.

Face à cette escalade des tensions, notamment franco-allemandes, Aristide Briand appelle à une conférence commune. À Locarno, donc. Suite à dix jours de discussions censées être décontractées (on fait des tours de bateau sur le Lac Majeur, entre autres), un pacte – le Pacte rhénan – est signé le 16 octobre 1925.

C’est inespéré.

L’Allemagne reconnait les frontières instaurées par le Traité de Versailles. Elle s’engage, surtout, à ne pas les modifier par l’armée, la force, les armes ou n’importe quel moyen relativement belliqueux. Enfin, elle promet de faire appel à un « arbitrage international ».

Arbitrage international. C’est un concept naissant. Depuis la Conférence de la Paix à Paris en 1919, une organisation est censée être là pour éviter les conflits, jouer les arbitres en somme. La Société des Nations règne à Genève sur des centaines de fonctionnaires (comme dans Belle du Seigneur !). Suite aux Quatorze Points de Wilson dans lesquels le Président américain exposait sa vision du monde (et que le monde concerné était plus ou moins censé suivre à la lettre) il y eut cette organisation internationale qu’est devenue la SDN – et à laquelle les États-Unis, par ironie du sort, n’ont pas pu prendre part, le Sénat américain l’ayant rejetée en bloc.

Cette question des frontières, enfin, concerne aussi les autres participants à la conférence de Locarno. Des arbitrages sont signés également avec la Belgique, la Tchécoslovaquie, la France, l’Italie et la Pologne. Il s’agit, pour tous, d’accepter les frontières, de rassurer les populations et les gouvernants traumatisés par la guerre.

C’est l’espoir, enfin, qui souffle sur Locarno en cet automne ensoleillé de 1925. On y croit, ça y est, la paix est à portée de main. Les pacifiques se congratulent (les plus pessimistes regardent leurs pieds).

Un « esprit de Locarno » continuera à surplomber un rapprochement franco-allemand, notamment au sein des élites intellectuelles et artistiques des deux pays. On se reçoit. On voyage à Berlin. On y envoie des étudiants. On crée une Maison académique. On organise des conférences, des expositions, des concerts, des pièces de théâtre.

C’est le début de l’avenir. Une éclosion. Une pépinière de « locarnistes » s’affairent, rêvent, rêvent, s’enthousiasment, construisent, espèrent. Laissons les rêver.