L’espoir de la paix à Locarno

CCPH est de retour ! Merci pour vos messages adorables qui me demandaient si CCPH avait définitivement accroché le panneau « closed » sur sa minuscule vitrine dans l’immense boulevard de l’Histoire racontée.

Les deux derniers mois furent éprouvants pour petite thésarde qui tente de survivre dans la grande jungle qu’est la recherche (en Histoire, entre autres). Mais finalement, ma thèse va très bien merci (pour ceux que cela inquiétaient), elle file joyeusement sur une mer calmée.

Il faudra que je vous parle du marathon désertique (Paris-Dakar en course a pied avec des puits d’eau sporadiques, vous voyez le genre?) qu’est la thèse. Bien sûr, ce sont de grands instants d’excitations, de joie, de découvertes, d’enthousiasme et de passion absolue (en ce qui me concerne) pour mon sujet. Mais il y a aussi les moments de doute,  les grands méchants qui surgissent parfois au détour des pages, les destructions intérieures (causées par les grands méchants justement), les questions angoissantes. Et puis grâce à de grands gentils qui surgissent aussi (alleluia pour moi), on rebondit joyeusement vers des contrées plus tranquilles !

Je me suis dit, pfouuu, beaucoup de grands méchants loups d’un coup, et ce refrain central outrageusement vénal quand serais-je enfin recouverte de pièces d’or, comme Picsou, dis-moi la vie? La vie (déguisée en mon amoureux) m’a donné une tape dans le dos en me disant que j’étais une superwoman (excusez-moi du peu…!), reprends du chocolat chérie (en ce qui concerne mon amoureux, imaginez-vous un très réussi mélange de Jimmy Fraser dans Outlander et d’Eddy Redmayne – on ne regarde pas exclusivement des films d’archives quand on est historienne-to-be, rassurez-vous).

CCPH is back, donc. Et ravie, ravie, ravie ! J’ai rongé mon frein face aux actualités et aux dates historiques qui flashaient chaque matin sur mon ordinateur. Mon enthousiasme montait d’un cran, j’avais envie de vous raconter (du coup ce sont mes proches qui ont beaucoup subi les enthousiasmes historiques soudains). En vrac, vous avez pu, au conditionnel, lire sur ce blog un article sur les demandes grecques de dettes de guerre à l’Allemagne (enthousiasme level 4); le mea culpa du président allemand à la Pologne (level 5) ; cet imbroglio autour de la dépouille de Franco a la Valle des los caidos (!!) ; une visite extatique du nouveau musée de la Libération de Paris (courez-y !) ; une réflexion sur le mémorial parisien consacré aux animaux morts pendant la Grande Guerre (un avis?) ; le conflit (éternel) Grèce-Macédoine ; et une foule, une foule, une foule d’autres sujets.

Au conditionnel bien sûr, mais rattrapons-nous justement aujourd’hui.

Pour son grand retour, CCPH vous emmène à Locarno. Qui sait la placer sur une carte? Que sait-il passé à Locarno en 1925? En octobre plus précisément? Et quelles conséquences cela a-t-il eu sur l’entente franco-allemande, les relations internationales « européennes » de l’entre-deux-guerres…?

Brisons cet (insoutenable) suspens.

« À Locarno, le soleil était en fête… »

Il y croyaient. À la paix.

L’entre-deux-guerre est souvent dédaignée, oubliée, justement parce qu’on semble connaître la fin de l’Histoire. Après nous le déluge, finalement. Après tout, les espoirs de paix qui se sont bousculés joyeusement entre 1919 et 1933 furent, sur le papier, en effet réduits à néant par la Seconde Guerre mondiale. Oui…mais non. Ils ont posé les bases d’une discussion future (coucou l’Europe, la paix post-1945, etc etc), ont lancé la machine, ont rêvé pour les générations futures en somme. Il s’en est passé des choses, dans cet entre-deux-guerres palpitant. Des accords, des ententes, des haines et des espoirs.

Et Locarno, c’est un peu tout cela en même temps. L’espérance jetée sur le papier.

En ce mois d’octobre 1925, le « beau monde » européen se pressait à Locarno. Une ville suisse qui s’étire, indolente, sur les bords du Lac Majeur. Elle est alors choisie pour discuter du monde encore chancelant de cet après-guerre inquiet et fou. Aristide Briand du côté français, Gustav Stresemann (Allemagne), Austen Chamberlain (Grande-Bretagne), Benito Mussolini (qu’on ne présente plus), Alexander Benes (Tchécoslovaquie) ou encore la Pologne et la Belgique, accompagnés de leur suite de conseillers, secrétaires, journalistes et autre bottin mondaine ont envahi les hôtels de cette Suisse délicieusement neutre – cela changeait des empoignades du moment.

Le monde avançait lentement à Locarno. Avec ses rues ombragées, son soleil étincelant, son lac majestueux, c’était un lieu propice aux rêves sans doute. Et aux signatures officielles de traités très sérieux.

Enfin la détente !

En 1925, la situation diplomatique et politique des États européens est tendue. Du côté allemand, on ne digère toujours pas le traité de Versailles, un certain Adolf Hitler – cet inconnu autrichien – s’est lancé dans un putsch raté qui l’enverra en prison. En France, l’opinion publique regarde l’éternel ennemi d’un oeil mauvais, se félicitant de l’occupation des territoires proches de la frontière. Les voisins de l’Allemagne sont, en gros, tous plus ou moins inquiets, plus ou moins haineux, plus ou moins angoissés. De plus, concernant certains pays, c’est la page blanche qu’on rédige : la Tchécoslovaquie, par exemple, s’était extirpée de l’Empire austro-hongrois en flammes lors de la Conférence de la Paix. La Pologne revit. L’Italie « se fascise ».

Toutefois, les changements politiques au sein des nations européennes font évoluer les choses. En France, c’est le « cartel des gauches » qui s’installe au pouvoir en 1924. En Allemagne, un certain Gustav Stresemann cherche à se rapprocher de la France dans un but de faire la paix pour sécuriser la position allemande sur la scène internationale. Il s’agit pour Berlin de retrouver une place face aux nations qui la battent froid depuis 1918.

Face à cette escalade des tensions, notamment franco-allemandes, Aristide Briand appelle à une conférence commune. À Locarno, donc. Suite à dix jours de discussions censées être décontractées (on fait des tours de bateau sur le Lac Majeur, entre autres), un pacte – le Pacte rhénan – est signé le 16 octobre 1925.

C’est inespéré.

L’Allemagne reconnait les frontières instaurées par le Traité de Versailles. Elle s’engage, surtout, à ne pas les modifier par l’armée, la force, les armes ou n’importe quel moyen relativement belliqueux. Enfin, elle promet de faire appel à un « arbitrage international ».

Arbitrage international. C’est un concept naissant. Depuis la Conférence de la Paix à Paris en 1919, une organisation est censée être là pour éviter les conflits, jouer les arbitres en somme. La Société des Nations règne à Genève sur des centaines de fonctionnaires (comme dans Belle du Seigneur !). Suite aux Quatorze Points de Wilson dans lesquels le Président américain exposait sa vision du monde (et que le monde concerné était plus ou moins censé suivre à la lettre) il y eut cette organisation internationale qu’est devenue la SDN – et à laquelle les États-Unis, par ironie du sort, n’ont pas pu prendre part, le Sénat américain l’ayant rejetée en bloc.

Cette question des frontières, enfin, concerne aussi les autres participants à la conférence de Locarno. Des arbitrages sont signés également avec la Belgique, la Tchécoslovaquie, la France, l’Italie et la Pologne. Il s’agit, pour tous, d’accepter les frontières, de rassurer les populations et les gouvernants traumatisés par la guerre.

C’est l’espoir, enfin, qui souffle sur Locarno en cet automne ensoleillé de 1925. On y croit, ça y est, la paix est à portée de main. Les pacifiques se congratulent (les plus pessimistes regardent leurs pieds).

Un « esprit de Locarno » continuera à surplomber un rapprochement franco-allemand, notamment au sein des élites intellectuelles et artistiques des deux pays. On se reçoit. On voyage à Berlin. On y envoie des étudiants. On crée une Maison académique. On organise des conférences, des expositions, des concerts, des pièces de théâtre.

C’est le début de l’avenir. Une éclosion. Une pépinière de « locarnistes » s’affairent, rêvent, rêvent, s’enthousiasment, construisent, espèrent. Laissons les rêver.

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