Quand Saint-Pierre-et-Miquelon fit le choix de la France Libre – 24 décembre 1941

C’est comme une histoire de Noël, finalement. Sans coup de feu, ni mort. Une opération militaire menée tambour battant, au creux de la nuit de cette île du presque-pôle, dans la neige, le froid, la glace.

La France possède, éparpillés, des morceaux d’îles errants au creux des mers et des océans. Pour avoir grandit à l’étranger, sachez que ce n’est pas toujours compris, de l’autre côté de nos frontières. Qu’est-ce que c’est que ces territoires français d’outre-mer? Ces drapeaux tricolores qui flottent jusque dans le Pacifique, les Caraïbes, l’Océan Indien et…l’Océan Atlantique?

L’Océan Atlantique. Parmi toutes ces îles, tous ces territoires, Saint-Pierre-et-Miquelon m’a toujours paru la plus mystérieuse. La plus exotique aussi, dans un sens. La plus romanesque.

Située à tout juste une vingtaine de kilomètres des côtes canadiennes, autrement dit, à peine quelques poussières d’étoiles, c’est un archipel à la forme singulière. Un archipel ! C’est un mot à vous embarquer dans des rêveries. Avec des chasseurs de baleines, de véritables travailleurs de la mer affrontant la mer glacée de ce nord de l’Atlantique. Prenez une carte. Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est tout là-haut, là-haut, là-haut. Où habitèrent, il y a des millions d’années, des Paléoesquimaux.

Franchement. Des Paléoesquimaux. Un archipel. Des chasseurs de baleines. Et ce nom « Miquelon ». Tout cela à un petit côté romanesque qui me fait rêver.

L’Histoire de Saint-Pierre-et-Miquelon est de celle des territoires qu’on achète et qu’on vend pour, sous la Restauration, appartenir, après moult histoires, de nouveau à la France. Depuis lors, cet archipel aux 6000 habitants, a suivi les remous du continent européen avec la nonchalance, sans doute, d’un territoire oublié par Paris. Aujourd’hui encore, les départs pour la Martinique, la Guadeloupe ou la Réunion sont bien plus nombreux que ceux pour Saint-Pierre (my love, si tu me lis, nos prochaines vacances, j’aimerais bien les passer là-haut, là-bas, bref à Saint-Pierre-et-Miquelon !).

Mais je ne suis pas ici (et je n’ai pas la science) pour vous parler de l’Histoire de l’archipel de ce nord Atlantique. Comme nous sommes à la veille de la veille de Noël, j’ai eu envie de vous plonger (de me plonger) dans un paysage presque lunaire, avec de la neige, de la glace et du froid.

24 décembre, un dénouement vers la liberté?

Lorsque le 22 juin 1940, l’Allemagne et la France de Vichy concluaient leur petite salade, la population de Saint-Pierre-et-Miquelon gronda dans sa presque totalité. Ils rejetèrent avec force cette ville de Vichy si lointaine et ce Pétain si lâche. Ce qu’ils voulaient? Continuer à se battre, comme en 14, comme en 18. D’ailleurs les anciens combattants de la première des deux guerres mondiales de l’archipel jouèrent un rôle dans cette histoire.

Mais le gouverneur de l’île était pétainiste. Et l’amiral des Antilles, dont l’archipel dépendait, l’était lui aussi. L’affaire ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices.

Lorsque De Gaulle entra en scène et que la France Libre fut créé, on choisit, à Saint-Pierre-et-Miquelon de se rattacher à ce grand gaillard échappé à Londres et aux phrases coup-de-poing.

De Gaulle plaida leur cause auprès des Alliés. Les Britanniques tergiversèrent. Il fallait aussi avoir l’accord d’Ottawa et de Washington. Et de ce côté là, la situation s’envenima très vite. Les Canadiens avaient dans l’idée d’occuper Saint-Pierre-et-Miquelon, soutenu par les Américains qui avaient de bons rapports avec Vichy et, surtout, craignaient l’arrivée de sous-marins allemands sur l’une des îles. Si le Canada avait un pied, voir même les deux, sur l’archipel, la situation serait sous contrôle. Enfin, faire confiance à ce De Gaulle dérangeant semblait absolument impossible.

Comme on se l’imagine, Charles de Gaulle n’était certainement pas décidé à obéir aux Américains. D’autant que la population de Saint-Pierre-et-Miquelon appela la France Libre en protestant contre les ondes brouillées de la BBC et de radio Terre Neuve. Histoire qu’on ne puisse pas savoir ce qu’il se passait depuis là-bas?

Nous étions fin novembre et la France Libre prit sa décision. Le plus simple était de s’y rendre directement et de prendre la température de l’archipel. L’amiral Muselier, commandant des forces navales françaises libres, s’y rendit pour, officiellement, inspecter les corvettes françaises sous contrôle britannique en Terre-Neuve.

Le 7 décembre, les Japonais attaquaient Pearl Harbor (que n’ont-ils pas fait là?) et les Américains entrèrent en guerre. La situation devenait critique. L’amiral Muselier pressa De Gaulle d’obtenir l’accord britannique sur l’occupation de Saint-Pierre-et-Miquelon par les forces françaises libres tandis que lui se mettait au défi d’obtenir la même chose des Canadiens et des Américains à Ottawa.

Le 17 décembre, Washington et Ottawa interdirent à la France Libre d’agir. De Gaulle protesta auprès des Alliés. Le 18 décembre, il donna l’ordre à l’amiral Muselier de débarquer à Saint-Pierre-et-Miquelon et de les rallier à la France Libre. Sans accord ni promesse. À la sauvette, pourrions-nous dire. Autrement dit, clandestinement, poser un pied sur l’archipel.

Le débarquement

Le 23 décembre 1941, donc, il y a soixante-dix-huit ans, trois corvettes et un sous-marin appareillèrent pour effectuer des exercices entre les côtes de Terre-Neuve et de Saint-Pierre-et-Miquelon. « Officiellement », bien sûr. Alysse, Aconit et Mimosa ainsi que Surcouf, le sous-marin, débarquèrent dans la nuit du 24 décembre à Saint-Pierre. En moins d’une heure, les vingt-cinq hommes du commando occupèrent les lieux stratégiques de la ville : bâtiments officiels, douane et station de radio. L’effet de surprise est total et aucun coup de feu n’est tiré.

Lorsque la nouvelle se répand, ce sont des scènes de liesses dans les ports de Saint-Pierre-et-Miquelon. Le 25 décembre, l’enseigne de vaisseaux Savary est nommé gouverneur provisoire de l’archipel par l’amiral Muselier qui prévient, en ce jour de Noël, les Alliés du débarquement et du ralliement de ce morceau de France aux Forces françaises libres.

Les Américains sont furieux. Ils vont même jusqu’à dénoncer les « soit-disants français libres », arguant que leur position face à Vichy, devient de loin bien trop délicate. De Gaulle, bien sûr, exulte. Pour  légitimer l’expédition, un vote est organisé le même jour. À l’unanimité, l’archipel vote pour son ralliement à la France Libre. Saint-Pierre-et-Miquelon devient alors l’une des premières terres françaises à se rallier à la France de De Gaulle. Certains jeunes marins-pécheurs s’étaient déjà engagés auprès des forces alliés, d’autres suivirent.

Mais ce coup d’éclat gaulliste aggrava la mésentente qui régnait déjà entre la France Libre et Washington. Roosevelt et De Gaulle se méfièrent à jamais l’un de l’autre. Jusqu’à la fin, en 1945. Mais c’est une autre histoire.