(encore) une histoire de grippe

Alors que le monde combat, aujourd’hui, le Covid-19, CCPH s’est amusé à feuilleter les vieux tiroirs de l’histoire des pandémies. Bien sûr, il y a la grippe espagnole, que beaucoup comparent à la situation mondiale actuelle. Il y a aussi la peste noire, que certains citent, dont le lourd trophées de vie a traversé le Moyen-Âge.

Mais des épidémies, des pandémies, des grandes maladies terribles, il y en a eu beaucoup dans l’Histoire des Hommes. Toute une farandole de catastrophes qui se poussent du coude dans les archives.

En décembre 1889, en Russie, la grippe pointait le bout de son nez et s’évaporait dans la nature. L’épidémie d’influenza de 1889-1890, moins connue que la « grippe espagnole », est pourtant particulièrement intéressante. Elle a, certes, moins de morts sur la conscience et peut-être est-ce pour cela qu’on en parle peu dans les journaux d’aujourd’hui. Pourtant, de par sa place dans la société d’alors et ses conséquences positives, notamment dans le monde de la médecine, la grande pandémie de cette fin de siècle vaut qu’on parle d’elle.

Une influenza russe

Décembre 1889, donc. Les premières rumeurs d’une épidémie mortelle de grippe traverse le continent européen. Ainsi, Saint-Pétersbourg, Moscou et les grandes villes de Russie seraient touchées par cette « influenza » qu’on appelle alors « sibérienne ». En quelques mois, le reste de l’hémisphère nord est touché.

Cette propagation si rapide de la maladie, on la doit, au monde moderne qui se construit alors. Les transports comme les bateaux et les trains transportent de-ci de-là les malades et le virus. Bientôt, c’est le monde entier qui est touché, avec la lointaine Australie ainsi que sa voisine la Nouvelle-Zélande agressées par la grippe au printemps 1890, ainsi qu’une partie de l’Afrique, sans oublier les États-Unis, le Canada et, bien sûr, l’Europe.

En France, c’est à travers un « magasin de nouveauté » que le scandale grippal arrive. Et c’est, là encore, que cela devient intéressant.

Une grippe moderne?

Car voilà. La grippe de 1889-1890 est particulièrement bien documentée, notamment de par les avancées médicales et scientifiques d’alors (cette fin de siècle est dédiée au progrès !) – elle est d’ailleurs la première pandémie à être l’objet d’études, de statistiques et…de documentations.

Car si la fin du XIXème siècle est dédiée aux transports, à la technique et à la modernité dans toute sa splendeur, c’est la presse qui en est la reine. La presse dans toute sa splendeur et décadence, truffée de vraies et de fausses informations, de scandales terribles qui détruisirent des vies (le scandale de Panama, notamment) et…donc de grippe.

Début décembre 1889, alors que l’épidémie russe est parvenue jusqu’aux oreilles européennes, certains journaux français s’agitent. Il semblerait, dit la rumeur, qu’un grand magasin de nouveautés soit la proie d’une épidémie contagieuse (et « mystérieuse » ajoutent certains).

Les magasins de nouveautés sont alors au centre de la vie économique et sociale française (j’en ai parlé ici). Adieu les petites boutiques obscures où se pressent, tristement, des bourgeoises vêtues de noir comme dans les romans de Balzac. Terminé les couturières qui viennent respectueusement prendre les mesures de ces dames de la haute noblesse. Paris et la province se pressent dans les coursives des grands magasins que Zola, dans le Bonheur des Dames, compare à un grand navire prêt à appareiller. Ce ne sont que tissus précieux et simples, linges de maison, objets en tout genre, rubans et autres dentelles entreposés pour les grands yeux des dames de toutes les classes sociales.

Une histoire de g

Les Grands Magasins du Louvre sont de ceux-là. Ouverts en 1855, la même année que l’Exposition Universelle, ils sont l’oeuvre de trois commis de magasin, Alfred Chauchard, Auguste Hériot et Léonce Faré que le sens des affaires à jeté sur la route de la fortune. Associés, ils louent le rez-de-chaussée du Grand Hôtel du Louvre, Rue de Rivoli et y installent leur grand magasin. Entreprise qui deviendra monumentale, avec près d’une cinquantaine d’étalages, 41 millions de ventes en 1875 et près de 4000 employés en 1889. C’est la fortune ; des vies tourneboulées comme en trouvaient parfois au détour d’un carrefour parisien dans ce XIXème siècle triomphant. Soutenus par les frères Pereire (Emile et Isaac, entrepreneurs et hommes d’affaires), ils ont un destin à la Aristide Boucicaut (encore une fois, allez lire ici !).

Retirés des affaires en 1889, c’est un homme des frères Pereire qui a repris l’affaire lorsque le scandale de l’épidémie éclate. C’est la première fois qu’une pandémie est véritablement retracée et suivie par les journaux. Au jour le jour, les lecteurs peuvent lire, comme on se délecte d’un crime sordide, la montée du scandale.

Le journal « La Lanterne » mène la danse. Personnellement en conflit avec le nouveau directeur des Grands Magasins du Louvre, ils attaquent en l’accusant de n’avoir pas pris les bonnes mesures d’hygiènes, en forçant son personnel malade à travailler sous peine de perdre leur place. Surtout, ils insistent lourdement sur la contagiosité de cette maladie mystérieuse qu’ils considèrent, d’abord, comme une dengue.

Une sombre histoire de salade contagieuse distribuée à la cantine du magasin fait surface. Suivit par certains autres journaux à grand tirage, La Lanterne fait recette. Tant et si bien que la clientèle disparait des couloirs habituellement encombrés des Grands Magasins du Louvre.

Parce que c’est un lieu confiné où se pressent, normalement, des centaines de personnes, la peur saisit les Parisiens. Pour la première fois, on parle de « foyer épidémique »- autrement dit, le magasin de nouveautés, où la maladie rôde, fauchant les employés et les clouant aux lits.

Qu’on se rassure, il n’y a pas de morts dans cette histoire. Du moins, pas dans les chambres des 3900 employés des Grands Magasins du Louvre. Très vite, cette histoire prend de l’ampleur. Ce ne serait pas la dengue, ni la fièvre typhoïde mais bien plutôt, l’influenza.

Parce qu’elle a un nom étranger qui ressemble à une danse – influenza – la maladie devient alors à la mode. On l’attraperait – là encore, nouvelle découverte – par le contact entre personnes (sécrétions, toux, linge…) et dans les sites publics, tels que les grands magasins.

Pour « La Lanterne » – toujours eux – la preuve de la contagiosité dans les lieux publics est faite car : « plusieurs jeunes gens appartenant au personnel du louvre étant allés, la semaine dernière, dans un café de la rive gauche, deux caissières de cet établissement ont été atteintes ». La peur éclate, tant et si bien que les Grands Magasins du Louvre font appel à des professeurs de l’Académie de médecine pour évaluer de l’importance – ou pas – de l’épidémie.

L’une de ces célébrités du monde médical n’est autre, d’ailleurs, qu’un certain Proust, le père de Marcel (qui est lui-même le père de La Recherche). Dans un rapport publié dans les journaux, les deux éminemment professeurs contestent la version de l’épidémie et la dangerosité de cette maladie qu’ils considèrent non-contagieuses (tout de même…?). Ils vont même jusqu’à contacter l’ambassadeur français à Saint-Pétersbourg pour connaître les caractéristiques de cette épidémie en Russie.

La question reste toutefois posée et les journaux ne lâchent pas l’affaire. Même si morts et catastrophes il n’y a pas – et même si la grippe sévit, finalement, dans tout Paris – comment cette influenza plus tellement mystérieuse a-t-elle pu entrer dans la forteresse des Grands Magasins du Louvre? La théorie de « tapis d’orient » (comprenez « russes ») persiste mais là encore, le Professeur Proust (le papa de Marcel, donc !) conteste. Les stocks de tapis et d’objets dits « d’orient » sont en réalité achetés sur les docks de Londres et des produits venant directement de Russie, le magasin n’en a plus acheté depuis au moins trois ans.

Soudain, donc, l’enquête est close. Les journaux s’essoufflent et la grippe, même si pandémique entre 1889 et 1890, n’est plus un sujet. On se serait presque cru au début d’un roman à suspens mais le scandale monté de toutes pièces retombe comme un soufflé.

Même si l’histoire des Grands Magasins du Louvre en ce mois de décembre 1889 semble anecdotique, la grippe de 1889-1890 l’est moins. On décompte environ un million de morts dans le monde et cette pandémie disparaîtra véritablement au soleil de l’été. Malgré tout, elle n’est pas sans conséquence.

Elle s’inscrit dans un monde moderne où tout va plus vite, même la propagation des virus, que ce soit dans les trains ou les bateaux transatlantique voir trans-pacifiques. Elle permet aussi au monde de la médecine de creuser autour de l’influenza et de la grippe, de ses symptômes, de sa contagiosité et des agents infectieux. Anodine, la grippe de 1889-1890? Certainement pas. Elle prépara d’ailleurs le monde à une catastrophe pandémique beaucoup plus sérieuse, la grippe espagnole.

Covid-19 #2 Un exode massif

Mais pourquoi le presse-agrumes? Voilà la question qui me taraude lorsque j’entre dans ma cuisine depuis le début du confinement. Cela manque de profondeur, certes. Je ne rêve pas à un personnage historique, ni à ma thèse (hélas !), ni à la folie furieuse de la crise du coronavirus. C’est ce presse-agrumes que je n’ai d’ailleurs pas eu l’occasion d’utiliser – les oranges n’ont pas été livrées, rayons vidées ! – qui me regarde. Et que je regarde (oui, il se passe beaucoup de choses dans ma cuisine actuellement – si on nous garde un mois confinés, certains seront devenus complètement fous et parleront à leurs reflets).

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Du coup, vous avez droit à une photo de ma cuisine !

Mais le 17 mars, voilà. Nous avons déménagé. Nous avons plongé dans une activisme étrange et un peu fou – comme si notre vie allait changer après l’heure fatidique de midi (est elle a changé, dans un sens !).

Un peu, comme si, par son discours, le chef de l’État avait annoncé l’invasion d’une armée sur le territoire. Un peu, comme si, des soldats invisibles, des bataillons d’hommes en armes, de combattants sanguinaires, pourquoi pas les Huns ressuscités, plongeaient vers une population désarmée : nous tous.

Face à l’ogre Covid-19, disons-le, beaucoup ont fui. Cet exode massif des villes vers les champs m’a fascinée. J’avais l’impression de vivre ce que des millions de personnes avant nous avaient enduré : Français d’il y a quatre-vingt ans au lendemain de la défaite française en juin 1940 ; Irlandais du XIXème siècle lors de la grande famine (due à une maladie touchant les pommes de terre) et peuples de toutes les contrées fuyant les épidémies, les guerres et les tragédies de l’Histoire.

Mais c’est surtout l’exode de juin 1940 qui m’est venu à l’esprit lorsque, par la fenêtre de mon appartement, je regardais les voitures couper la ville à toute vitesse, des passants avec des valises énormes et des parents venus de contrées semblait-il lointaines pour récupérer leurs enfants étudiants. C’était une foule disparate qui se pressait dans les rues de ma ville, une valse continue d’automobiles – comme si on se dépêchait de vivre avant le grand confinement, comme les habitants des pays arctiques se préparent au grand hiver et à la nuit sans fin.

L’ambiance était étrange. Comme si nous étions tous engagés dans une même tragédie, celle des pièces de théâtre de Racine. Ou bien ces romans palpitants, remplis de suspens. Lorsque les personnages principaux sont lancés dans une course contre la montre vers quelque chose – mais quoi?

Le mardi 17 mars, avant midi, nous avons donc déménagé. Nous n’avions pas forcément prévu de vider notre appartement ce week-end là. La maison était encore en travaux, nous prenions notre temps. Mais l’annonce du confinement nous a plongés dans un ouragan de décisions et d’incertitudes. Partir? Rester? Les mêmes questions nous ont taraudées. Fallait-il tout quitter pour la campagne bienheureuse et soudain baignée de lumière dans nos esprits perplexes face à une situation inédite. Il était proprement impossible de se confiner dans un appartement de deux pièces alors que nous avions une maison qui nous attendait. En une nuit et un matin, nous avons donc déménagé.

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Nous, le lundi 17 mars

J’ai une certaine habitude des déménagements. C’est mon enfance qui défile dans les cartons et les départs à l’étranger. Mais ça, jamais. Une fois dans l’appartement, il fallait prendre les choses essentielles (les meubles, les vêtements) puis choisir ce qui ne l’était pas. Problème : tout me semblait nécessaire. Pourquoi, dans ces cas-là, certains objets nous paraissent, plus que d’autres, essentielles à une vie confinée – cela reste un mystère. Je me revois dans l’appartement, alors que la machine à laver (quand je vous dis que nous avons tout pris !) avait déjà été emportée de force dans la voiture, ainsi que le lit, le matelas, les commodes, les cintres et le four à micro-ondes. La table et les chaises. Les miroirs aussi. Ainsi que la poubelle. Les photos. Les cadres. Les annonces de naissance et les faire-part de mariage accrochés au mur. Certains vases. Des moules à gâteaux mais pas les plats allant au four. La guitare mais pas les planches à découper. Nous avons laissé certaines affiches (dont celle de la généalogie des Rois de France – je ne la regardais jamais et pourtant, maintenant confinée, forcément, je la regretter). L’imprimante (pour les attestations !). Les livres, bien sûr. Ma précieuse bibliothèque jetée dans les cartons comme on empaqueté un trésor. Mais pourquoi le presse-agrumes? Et le presse-purée? Pourquoi cette lampe et pas le bec doser? Pourquoi les maniques du four et pas assez de couverts? Pourquoi ce shampoing-là mais pas l’autre? Pourquoi les pelotes de laine mais pas la table basse?

C’était un ouragan qui s’était dématérialisée dans notre appartement. Il fallait partir, fuir. Et il fallait tout amener. Nous craignions quelque chose. un ogre invisible qui, adossé à la porte de notre immeuble, nous regardait passer, attendant peut-être midi (le gong !) pour nous sauter à la gorge.

Nous qui vivions tranquillement, avec prudence certes, mais sans grande inquiétude. Soudain, nous devions partir et la réalité de la chose – se confiner, s’enfermer, ailleurs, quelque part – prenait corps dans notre esprit. Dans la rue, une file de voitures, des valises, des masques accrochés aux bouches des passants, des voisins amusés de nous voir avec notre fauteuil suspendu sur le toit de la voiture. J’avais l’impression d’être ces images d’archives, celles de l’exode de juin 1940, lorsque des familles entières marchent sur des routes avec leur vie dans une charrette. J’avais l’impression d’être ces reportages de pays lointains avec cette foule de visages qui marchent vers la frontière proche pour éviter un génocide, leurs trésor sur un vélo.

Soudain, donc, il fallait choisir. Résultat, sans savoir, avec quelques heures devant nous : nous nous sommes précipités et nous avons tout pris. Je crois que nous nous souviendrons longtemps de ce déménagement express.

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CCPH reste connecté !

Rassurez-vous, je vais vous parler d’histoire et d’anecdotes et d’historiettes. Mais moi aussi, il faut que je m’organise ! Car la vie, nos vies, a si véritablement tourneboulée. Nous en rirons un jour. Nous exploserons de rire sous le soleil de l’été, sur une terrasse. Et nous raconterons notre confinement comme certains ressassaient leur occupation. Bientôt. Tout cela bientôt.

Pour votre santé mentale et morale, ne lisez pas plus de 30 min les nouvelles du jour. Si vous pouvez, ne les lisez pas. Écoutez de la musique (ma tante a rangé son appartement avec Peer Gynt – copions-la !). Peignez, lisez, travaillez, aimez, faites des enfants, engueulez-vous avec fougue mais réconciliez-vous après, lisez, écrivez, composez, jouez de la musique, dandinez-vous. Vivez, vivez, vivez quand même. On piétinera l’ogre Covid-19 !

 

L’ogre Covid-19

[Attention, article fleuve ! Mais beaucoup de nous avons du temps…!]

Nous sommes en guerre. Du moins, c’est ainsi que le Président de la République l’a martelé dans son discours à la nation, sur fond de Marseillaise, le 16 mars au soir.

Nous nous souviendrons sans doute longtemps de cette soirée étrange, de ce discours de quelques minutes, pendant lesquelles le quotidien de 66 millions de Français fut scellé pour plusieurs semaines. Ainsi, face à l’invasion d’un virus conquérant et furieux, face aux soignants et hôpitaux fatigués, démunis, renversés par une situation inédite, face à cette crise sanitaire d’une urgence absolue, la France s’est calfeutrée.

Calfeutrée au nom de la communauté, de la solidarité, de la sécurité, de la santé et de la vie. Calfeutrée face à un danger si grand que le monde, soudain, semble s’emballer.

Comme dans les mauvais films que l’on regarde, dans le creux des fauteuils de cinéma (ah, salles de cinéma tendrement obscures, quand nous reverrons-vous ?), pour se faire peur, avec quelques frissons puis un grand rire, une fois le soleil retrouvé – car, non, jamais, un virus mangeur d’Hommes ne pourrait exister ; un virus faisant vaciller ainsi la planète, cela est juste impossible, impossible, voyons.

Impossible et puis voilà. Comme dans les romans de science-fiction, on a écouté le Chef de l’État annoncer un confinement de la nation – sans pour autant, le dire, ce mot terrifiant : confinez-vous. On nous a conseillé, sous peine d’amende et au nom de la santé des plus fragiles ainsi que de la nôtre, de tous, les 66 millions de Français, de rester dans le havre de paix de nos maisons, de nos appartements, de nos salons et de nos chambres. Dorénavant, on ne voit par la fenêtre que des passants pressés, rares et seuls, qui marchent à petits pas vers un supermarché proche où une file d’autres autochtones attendent, à un mètre de distance, leur tour dans un climat de suspicion (le Monsieur juste derrière moi, n’est-ce pas la deuxième fois qu’il éternue ?) et de solidarité silencieuse (le petit sourire qu’on lance à une dame qui nous sourit sans porter de masque).

On regarde le ciel par notre fenêtre, depuis notre jardin ou notre petit carré d’air frais fleuri (nous avons cette chance par ici), on respire par petits coups, puis par grandes embrassades, comme si on cherchait à engloutir dans nos poumons intactes (pour le moment, à jamais, pour toujours), le monde tout entier. On sait que dans les hôpitaux, que ce soit en France ou en Italie, en Iran, en Chine, en Corée du Sud, en Australie, en Allemagne, au Royaume-Uni ou sur, maintenant, tous les continents, des gens meurent, souffrent, se battent avec la vie pour qu’elle gagne face à l’ogre sans visage qu’est le Covid-19. On sait que des hommes et des femmes, en blouses et en masques, et en lunettes et en charlottes de protection, avec des gants et revêtus de fatigue, se battent pour endiguer le fléau qui a balayé nos certitudes de XXIème siècle triomphant.

En décembre puis en janvier puis en février, en Europe, nous haussions les épaules. Au début, tout cela semblait si loin. La Chine, l’Asie, de l’autre côté du monde. Puis quand la catastrophe s’est étalée par-delà nos frontières, dans les rues d’Italie puis d’Europe, on a grimacé, avec un peu de peur, sans doute, au fond de nous. On s’est lavé les mains consciencieusement, plus que d’habitude, on a coulé des regards acerbes aux enrhumés dans le métro et les transports en commun (l’allergique que je suis à eu droit à quelques agressions oculaires), puis on a ri en courant à nos rendez-vous du samedi soir. Ici, nous en avions la certitude, rien n’arriverait. Car les tragédies sanitaires semblent cantonnées, le pensions-nous, depuis plusieurs décennies, à un monde ancien d’abord puis à des bouts du monde tellement lointains qu’ils nous semblent extra-terrestres.

Mais nous voilà confinés.

Mardi à midi. Le fait qu’il y ait eu un début, un top départ à l’action « portes fermées », a créé une sorte de fuite démographique, un exode soudain qui a jeté sur les routes des voitures remplies de valises et d’objets inutiles (moi-même, dans la précipitation de mon déménagement pas terminé entre un appartement et une maison en travaux, pourquoi ai-je à tout prix voulu amener mon presse-agrumes ?), des enfants râleurs (et heureux, sans doute, de ces grandes vacances improvisées) et des adultes inquiets, l’ordinateur sous le bras et la carte de France sous l’autre. L’hexagone s’est soudain transformé, en quelques heures, en une géographie familiale, une carte aux allures d’arbre généalogique (quelle chance que l’oncle Gustave habite en Dordogne !) : les habitants des villes, comme en juin 1940, ont cherché la campagne, comme avides, soudain, de forêts, de mer et de champs, pensant, avec un bon sens hérité instinctivement des grandes épidémies de l’Histoire qu’un potager, quelques arbres et une maison sauverait cette quarantaine improvisée et terrible qui nous poussait hors de nos habitudes (en espérant qu’ils se soient déplacés en laissant notre nouvel ami l’ogre Covid-19 derrière eux).

Les moins chanceux, ceux qui n’ont ni parents à la campagne, ni cousins avec une grande maison, ni demeure familiale, ni châteaux avec douves pour protéger de l’envahisseur (mais les Covid-19 sont comme les fantômes et comme les monstres rampants de nos cauchemars d’enfants : ils traversent, ils rampent, ils courent, ils infectent !), ni jardin, ni-même balcon, se sont vus confinés dans des appartements ou studios minuscules (je pense à vous Lucie, Marie et tous les autres !), avec pour seul ciel bleu, l’écran de leur ordinateur et le coin de la fenêtre. Ainsi, lors de mon jogging matinal et lorsque je promène mon chien (que ceux qui n’ont pas béni leur chien en réalisant qu’ils pouvaient ainsi avoir l’excuse suprême pour sortir, ne serait-ce que quelques minutes matin et soir, lèvent la main !), j’aperçois, dans une ville presque morte, des silhouettes derrière des fenêtres fermées ou ouvertes, regarder et humer le paysage, comme on évalue le monde à l’aube d’une catastrophe.

L’historienne-to-be que je suis s’interroge. Je ne peux m’empêcher de me précipiter dans mes souvenirs de cours du Moyen-Âge de l’université, de chercher dans ma mémoire les histoires de pandémies mondiales et de peste noire terriblement mortelles que notre monde ait connu. Je ne peux m’empêcher de penser aux conséquences sociologiques, économiques et, pourquoi pas, éthiques et philosophiques que cette crise mondiale va engendrer. Car il est plus encourageant de penser aux conséquences (pas seulement au boom des divorces en Chine suite au confinement – la jeune mariée que je suis refuse d’y penser !) plutôt qu’à ce confinement qui, à l’aube du troisième jour, nous semble incroyablement long.

 

On a abondamment cité « La Peste », de Camus au point d’en avoir la nausée (pourtant, j’adore, j’adore Camus et ce roman en particulier !) – les citations mises à toutes les sauces, comme des mantras qu’on lance à la tête des inconscients. D’un autre côté, j’étais également partagée par cette faculté qu’ont les Français de relire les grands classiques de la littérature lors des grandes catastrophes. Ainsi, « Paris est une fête » fut un best-seller suite aux attentats de novembre 2015 ; « Notre Dame de Paris » s’est vendu puis vendu puis vendu après l’incendie terrifiant de la cathédrale de Paris en avril 2019. Aujourd’hui, « La Peste » est en rupture de stock. Bénie soit la littérature !

Ce qui m’impressionne, c’est également ce climat de guerre qui plane sur la ville. Soudain, on se prend la tête avec des amis chers ou des membres de la famille proche, sur des points du confinement. Ce qui me choque, c’est ce climat de suspicion qui traverse le pays. On s’emporte envers les irresponsables, on insulte son voisin qui est sorti malgré l’interdiction, on envoie en pâture ceux qui, de par leur inconscience, nous jetterons dans une épidémie digne de celle de la grippe espagnole.

Ah, la grippe espagnole justement ! Ainsi que la peste noire et les grandes pandémies qui zèbrent notre Histoire et qu’on cite sans cesse depuis l’invasion terrifiante de l’ogre Covid-19. J’avais déjà consacré un article à cette grande faucheuse de vies qui, au lendemain de la Première Guerre mondiale, plongea la jeunesse encore debout après le front dans une perte démographique certaine (pensez à la rousse Lavinia de « Downton Abbey » !). Je réfléchis à un article sur la peste noire qui assassina 30 à 50% des Européens en cinq trop courtes années (1347-1351), ce qui représentait à l’époque, 25 millions de morts. On préfère ne pas penser à ce que représenterait, aujourd’hui, 30 à 50% de la population européenne.

 

La mode est au confinement et, en France, elle l’est aussi aux déclarations que l’on signe sur l’honneur pour aller faire ses courses, travailler (pour certains), promener son chien (justement !) ou faire son jogging. La France s’adapte. Comme sous l’Occupation (désolée, c’est malgré moi, mettez cela sur le compte de ma formation d’historienne et d’une déformation professionnelle), les Français s’adaptent avec aisance. Je réalisais ce matin avec mon mari que, soudain, je souhaitais « qu’ils ne mettent pas en place de couvre-feu ». Le couvre-feu. Pour moi, ce mot me parle d’Histoire et est tout droit venu du passé. Lorsque les rumeurs ont couru, avant le confinement, sur un black-out national à partir de 18h, j’ai eu envie de demander « et il faudra aussi placarder les fenêtres pour ne pas laisser passer la lumière, en cas de bombardement ? ». Bien sûr, à cette époque, je préférais ne rien prendre au sérieux, terrifiée que j’étais de ce que cela signifiait vraiment. Maintenant, je m’adapte, comme tout le monde. Et, dès le petit-déjeuner, au-dessus de ma tasse de café noir, je parle de « couvre-feu » avec une aisance qui aurait choqué mon moi d’il y a deux jours seulement. Avec mon mari, on n’oublie pas nos attestations et on s’adapte à nos vies. Lui, professionnel de santé, pas encore envoyé sur le front des hôpitaux, fait des consultations par vidéos, dans une pièce de la maison aujourd’hui dédiée à ses consultations sans patient (du moins, sans patient présents corporellement parlant). Il rassure, je l’entends rire, plaisanter, demander comment va la famille, parler doucement ou dédramatiser les patients jeunes ou âgés qui, là encore, s’adaptent, s’adaptent !

Cette capacité d’adaptation m’émerveille et m’inquiète. Là encore, l’Histoire me rattrape. L’humain s’est toujours coulé dans le moule des situations, relevant le col, rentrant la tête dans les épaules lorsque le monde courait à sa perte. Même si, dans le cas actuel, l’urgence sanitaire est telle que l’on suit docilement les conseils. Heureusement, il n’y a pas de guerre, il n’y a pas d’ennemi, si ce n’est l’ogre Covid-19 qui se roule avec délice dans nos hôpitaux et dans nos populations. Toutefois, je le répète, quel dommage de lancer à la figure des Français flânant inconsciemment à Paris le week-end dernier qu’ils sont des assassins en puissances. Peut-être l’ont-ils été. Certes. Mais un climat de suspicion entre Français, alors que le monde, soudain, s’emballe terriblement, quelle tristesse. Suivons les recommandations mais ne cherchons pas à trucider notre voisin parce qu’il s’est raclé la gorge deux fois, a avancé trop près de nous (et les 1 mètres réglementaires !) et a maudit, pendant quelques heures, le confinement obligatoire. Certes, même si toute cette situation inédite est nécessaire, primordiale, vitale et grave, il est tout de même humain de maudire le monde soudain infecté et de regretter l’époque tellement proche où l’on achetait un jean avec sa maman lors d’un après-midi shopping (histoire vécue) qui me semble, pour un certain temps interminable, tristement révolu.

 

Demain, lorsque la fin du monde sera passée et que nous porterons aux nues les soignants qui, avec un courage exemplaire, se sont battus sans un mot lors de journées cauchemardesques, nous découvrirons le plaisir de se balader au soleil en famille, de partager des pique-niques et de s’étriper en parties de foot interminables (plutôt que de s’étriper parce que, chéri, c’était ton tour d’occuper les enfants, je bosse là).

 

J’ai une tonne, une tonne de mots à dire et d’histoires à raconter : pandémies mais autres joyeusetés historiques. Confinée dans ma maison rouennaise (sans box wifi, avec une salle de bain en travaux et des affaires de déménagement entassées au milieu du salon, des chambres, des couloirs), loin de mon Berlin que j’aime tant et qui me manque terriblement (encore plus depuis que je sais que je ne peux plus sauter dans un avion pour me balader sur Tempelhofer-Feld et dans les grandes avenues berlinoises) je fais partie toutefois des privilégiés, avec mon bout de jardin et ma maison ainsi que du ciel bleu.

 

On attend, on attend. Trois compagnons de la Libération ont appelé à la patience et à l’obéissance. Les anciens parlent. On enterre ses morts en catimini. Les villes sont silencieuses et les appartements, parfois, résonneront des cris et des pleurs d’une population fatiguée. Mais le monde, comme toujours, se redressera, époussètera ses épaules, pleurera sur ses disparus puis vivra à nouveau. Comme avant ? À nous de juger.