Covid-19 #2 Un exode massif

Mais pourquoi le presse-agrumes? Voilà la question qui me taraude lorsque j’entre dans ma cuisine depuis le début du confinement. Cela manque de profondeur, certes. Je ne rêve pas à un personnage historique, ni à ma thèse (hélas !), ni à la folie furieuse de la crise du coronavirus. C’est ce presse-agrumes que je n’ai d’ailleurs pas eu l’occasion d’utiliser – les oranges n’ont pas été livrées, rayons vidées ! – qui me regarde. Et que je regarde (oui, il se passe beaucoup de choses dans ma cuisine actuellement – si on nous garde un mois confinés, certains seront devenus complètement fous et parleront à leurs reflets).

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Du coup, vous avez droit à une photo de ma cuisine !

Mais le 17 mars, voilà. Nous avons déménagé. Nous avons plongé dans une activisme étrange et un peu fou – comme si notre vie allait changer après l’heure fatidique de midi (est elle a changé, dans un sens !).

Un peu, comme si, par son discours, le chef de l’État avait annoncé l’invasion d’une armée sur le territoire. Un peu, comme si, des soldats invisibles, des bataillons d’hommes en armes, de combattants sanguinaires, pourquoi pas les Huns ressuscités, plongeaient vers une population désarmée : nous tous.

Face à l’ogre Covid-19, disons-le, beaucoup ont fui. Cet exode massif des villes vers les champs m’a fascinée. J’avais l’impression de vivre ce que des millions de personnes avant nous avaient enduré : Français d’il y a quatre-vingt ans au lendemain de la défaite française en juin 1940 ; Irlandais du XIXème siècle lors de la grande famine (due à une maladie touchant les pommes de terre) et peuples de toutes les contrées fuyant les épidémies, les guerres et les tragédies de l’Histoire.

Mais c’est surtout l’exode de juin 1940 qui m’est venu à l’esprit lorsque, par la fenêtre de mon appartement, je regardais les voitures couper la ville à toute vitesse, des passants avec des valises énormes et des parents venus de contrées semblait-il lointaines pour récupérer leurs enfants étudiants. C’était une foule disparate qui se pressait dans les rues de ma ville, une valse continue d’automobiles – comme si on se dépêchait de vivre avant le grand confinement, comme les habitants des pays arctiques se préparent au grand hiver et à la nuit sans fin.

L’ambiance était étrange. Comme si nous étions tous engagés dans une même tragédie, celle des pièces de théâtre de Racine. Ou bien ces romans palpitants, remplis de suspens. Lorsque les personnages principaux sont lancés dans une course contre la montre vers quelque chose – mais quoi?

Le mardi 17 mars, avant midi, nous avons donc déménagé. Nous n’avions pas forcément prévu de vider notre appartement ce week-end là. La maison était encore en travaux, nous prenions notre temps. Mais l’annonce du confinement nous a plongés dans un ouragan de décisions et d’incertitudes. Partir? Rester? Les mêmes questions nous ont taraudées. Fallait-il tout quitter pour la campagne bienheureuse et soudain baignée de lumière dans nos esprits perplexes face à une situation inédite. Il était proprement impossible de se confiner dans un appartement de deux pièces alors que nous avions une maison qui nous attendait. En une nuit et un matin, nous avons donc déménagé.

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Nous, le lundi 17 mars

J’ai une certaine habitude des déménagements. C’est mon enfance qui défile dans les cartons et les départs à l’étranger. Mais ça, jamais. Une fois dans l’appartement, il fallait prendre les choses essentielles (les meubles, les vêtements) puis choisir ce qui ne l’était pas. Problème : tout me semblait nécessaire. Pourquoi, dans ces cas-là, certains objets nous paraissent, plus que d’autres, essentielles à une vie confinée – cela reste un mystère. Je me revois dans l’appartement, alors que la machine à laver (quand je vous dis que nous avons tout pris !) avait déjà été emportée de force dans la voiture, ainsi que le lit, le matelas, les commodes, les cintres et le four à micro-ondes. La table et les chaises. Les miroirs aussi. Ainsi que la poubelle. Les photos. Les cadres. Les annonces de naissance et les faire-part de mariage accrochés au mur. Certains vases. Des moules à gâteaux mais pas les plats allant au four. La guitare mais pas les planches à découper. Nous avons laissé certaines affiches (dont celle de la généalogie des Rois de France – je ne la regardais jamais et pourtant, maintenant confinée, forcément, je la regretter). L’imprimante (pour les attestations !). Les livres, bien sûr. Ma précieuse bibliothèque jetée dans les cartons comme on empaqueté un trésor. Mais pourquoi le presse-agrumes? Et le presse-purée? Pourquoi cette lampe et pas le bec doser? Pourquoi les maniques du four et pas assez de couverts? Pourquoi ce shampoing-là mais pas l’autre? Pourquoi les pelotes de laine mais pas la table basse?

C’était un ouragan qui s’était dématérialisée dans notre appartement. Il fallait partir, fuir. Et il fallait tout amener. Nous craignions quelque chose. un ogre invisible qui, adossé à la porte de notre immeuble, nous regardait passer, attendant peut-être midi (le gong !) pour nous sauter à la gorge.

Nous qui vivions tranquillement, avec prudence certes, mais sans grande inquiétude. Soudain, nous devions partir et la réalité de la chose – se confiner, s’enfermer, ailleurs, quelque part – prenait corps dans notre esprit. Dans la rue, une file de voitures, des valises, des masques accrochés aux bouches des passants, des voisins amusés de nous voir avec notre fauteuil suspendu sur le toit de la voiture. J’avais l’impression d’être ces images d’archives, celles de l’exode de juin 1940, lorsque des familles entières marchent sur des routes avec leur vie dans une charrette. J’avais l’impression d’être ces reportages de pays lointains avec cette foule de visages qui marchent vers la frontière proche pour éviter un génocide, leurs trésor sur un vélo.

Soudain, donc, il fallait choisir. Résultat, sans savoir, avec quelques heures devant nous : nous nous sommes précipités et nous avons tout pris. Je crois que nous nous souviendrons longtemps de ce déménagement express.

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CCPH reste connecté !

Rassurez-vous, je vais vous parler d’histoire et d’anecdotes et d’historiettes. Mais moi aussi, il faut que je m’organise ! Car la vie, nos vies, a si véritablement tourneboulée. Nous en rirons un jour. Nous exploserons de rire sous le soleil de l’été, sur une terrasse. Et nous raconterons notre confinement comme certains ressassaient leur occupation. Bientôt. Tout cela bientôt.

Pour votre santé mentale et morale, ne lisez pas plus de 30 min les nouvelles du jour. Si vous pouvez, ne les lisez pas. Écoutez de la musique (ma tante a rangé son appartement avec Peer Gynt – copions-la !). Peignez, lisez, travaillez, aimez, faites des enfants, engueulez-vous avec fougue mais réconciliez-vous après, lisez, écrivez, composez, jouez de la musique, dandinez-vous. Vivez, vivez, vivez quand même. On piétinera l’ogre Covid-19 !

 

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