(encore) une histoire de grippe

Alors que le monde combat, aujourd’hui, le Covid-19, CCPH s’est amusé à feuilleter les vieux tiroirs de l’histoire des pandémies. Bien sûr, il y a la grippe espagnole, que beaucoup comparent à la situation mondiale actuelle. Il y a aussi la peste noire, que certains citent, dont le lourd trophées de vie a traversé le Moyen-Âge.

Mais des épidémies, des pandémies, des grandes maladies terribles, il y en a eu beaucoup dans l’Histoire des Hommes. Toute une farandole de catastrophes qui se poussent du coude dans les archives.

En décembre 1889, en Russie, la grippe pointait le bout de son nez et s’évaporait dans la nature. L’épidémie d’influenza de 1889-1890, moins connue que la « grippe espagnole », est pourtant particulièrement intéressante. Elle a, certes, moins de morts sur la conscience et peut-être est-ce pour cela qu’on en parle peu dans les journaux d’aujourd’hui. Pourtant, de par sa place dans la société d’alors et ses conséquences positives, notamment dans le monde de la médecine, la grande pandémie de cette fin de siècle vaut qu’on parle d’elle.

Une influenza russe

Décembre 1889, donc. Les premières rumeurs d’une épidémie mortelle de grippe traverse le continent européen. Ainsi, Saint-Pétersbourg, Moscou et les grandes villes de Russie seraient touchées par cette « influenza » qu’on appelle alors « sibérienne ». En quelques mois, le reste de l’hémisphère nord est touché.

Cette propagation si rapide de la maladie, on la doit, au monde moderne qui se construit alors. Les transports comme les bateaux et les trains transportent de-ci de-là les malades et le virus. Bientôt, c’est le monde entier qui est touché, avec la lointaine Australie ainsi que sa voisine la Nouvelle-Zélande agressées par la grippe au printemps 1890, ainsi qu’une partie de l’Afrique, sans oublier les États-Unis, le Canada et, bien sûr, l’Europe.

En France, c’est à travers un « magasin de nouveauté » que le scandale grippal arrive. Et c’est, là encore, que cela devient intéressant.

Une grippe moderne?

Car voilà. La grippe de 1889-1890 est particulièrement bien documentée, notamment de par les avancées médicales et scientifiques d’alors (cette fin de siècle est dédiée au progrès !) – elle est d’ailleurs la première pandémie à être l’objet d’études, de statistiques et…de documentations.

Car si la fin du XIXème siècle est dédiée aux transports, à la technique et à la modernité dans toute sa splendeur, c’est la presse qui en est la reine. La presse dans toute sa splendeur et décadence, truffée de vraies et de fausses informations, de scandales terribles qui détruisirent des vies (le scandale de Panama, notamment) et…donc de grippe.

Début décembre 1889, alors que l’épidémie russe est parvenue jusqu’aux oreilles européennes, certains journaux français s’agitent. Il semblerait, dit la rumeur, qu’un grand magasin de nouveautés soit la proie d’une épidémie contagieuse (et « mystérieuse » ajoutent certains).

Les magasins de nouveautés sont alors au centre de la vie économique et sociale française (j’en ai parlé ici). Adieu les petites boutiques obscures où se pressent, tristement, des bourgeoises vêtues de noir comme dans les romans de Balzac. Terminé les couturières qui viennent respectueusement prendre les mesures de ces dames de la haute noblesse. Paris et la province se pressent dans les coursives des grands magasins que Zola, dans le Bonheur des Dames, compare à un grand navire prêt à appareiller. Ce ne sont que tissus précieux et simples, linges de maison, objets en tout genre, rubans et autres dentelles entreposés pour les grands yeux des dames de toutes les classes sociales.

Une histoire de g

Les Grands Magasins du Louvre sont de ceux-là. Ouverts en 1855, la même année que l’Exposition Universelle, ils sont l’oeuvre de trois commis de magasin, Alfred Chauchard, Auguste Hériot et Léonce Faré que le sens des affaires à jeté sur la route de la fortune. Associés, ils louent le rez-de-chaussée du Grand Hôtel du Louvre, Rue de Rivoli et y installent leur grand magasin. Entreprise qui deviendra monumentale, avec près d’une cinquantaine d’étalages, 41 millions de ventes en 1875 et près de 4000 employés en 1889. C’est la fortune ; des vies tourneboulées comme en trouvaient parfois au détour d’un carrefour parisien dans ce XIXème siècle triomphant. Soutenus par les frères Pereire (Emile et Isaac, entrepreneurs et hommes d’affaires), ils ont un destin à la Aristide Boucicaut (encore une fois, allez lire ici !).

Retirés des affaires en 1889, c’est un homme des frères Pereire qui a repris l’affaire lorsque le scandale de l’épidémie éclate. C’est la première fois qu’une pandémie est véritablement retracée et suivie par les journaux. Au jour le jour, les lecteurs peuvent lire, comme on se délecte d’un crime sordide, la montée du scandale.

Le journal « La Lanterne » mène la danse. Personnellement en conflit avec le nouveau directeur des Grands Magasins du Louvre, ils attaquent en l’accusant de n’avoir pas pris les bonnes mesures d’hygiènes, en forçant son personnel malade à travailler sous peine de perdre leur place. Surtout, ils insistent lourdement sur la contagiosité de cette maladie mystérieuse qu’ils considèrent, d’abord, comme une dengue.

Une sombre histoire de salade contagieuse distribuée à la cantine du magasin fait surface. Suivit par certains autres journaux à grand tirage, La Lanterne fait recette. Tant et si bien que la clientèle disparait des couloirs habituellement encombrés des Grands Magasins du Louvre.

Parce que c’est un lieu confiné où se pressent, normalement, des centaines de personnes, la peur saisit les Parisiens. Pour la première fois, on parle de « foyer épidémique »- autrement dit, le magasin de nouveautés, où la maladie rôde, fauchant les employés et les clouant aux lits.

Qu’on se rassure, il n’y a pas de morts dans cette histoire. Du moins, pas dans les chambres des 3900 employés des Grands Magasins du Louvre. Très vite, cette histoire prend de l’ampleur. Ce ne serait pas la dengue, ni la fièvre typhoïde mais bien plutôt, l’influenza.

Parce qu’elle a un nom étranger qui ressemble à une danse – influenza – la maladie devient alors à la mode. On l’attraperait – là encore, nouvelle découverte – par le contact entre personnes (sécrétions, toux, linge…) et dans les sites publics, tels que les grands magasins.

Pour « La Lanterne » – toujours eux – la preuve de la contagiosité dans les lieux publics est faite car : « plusieurs jeunes gens appartenant au personnel du louvre étant allés, la semaine dernière, dans un café de la rive gauche, deux caissières de cet établissement ont été atteintes ». La peur éclate, tant et si bien que les Grands Magasins du Louvre font appel à des professeurs de l’Académie de médecine pour évaluer de l’importance – ou pas – de l’épidémie.

L’une de ces célébrités du monde médical n’est autre, d’ailleurs, qu’un certain Proust, le père de Marcel (qui est lui-même le père de La Recherche). Dans un rapport publié dans les journaux, les deux éminemment professeurs contestent la version de l’épidémie et la dangerosité de cette maladie qu’ils considèrent non-contagieuses (tout de même…?). Ils vont même jusqu’à contacter l’ambassadeur français à Saint-Pétersbourg pour connaître les caractéristiques de cette épidémie en Russie.

La question reste toutefois posée et les journaux ne lâchent pas l’affaire. Même si morts et catastrophes il n’y a pas – et même si la grippe sévit, finalement, dans tout Paris – comment cette influenza plus tellement mystérieuse a-t-elle pu entrer dans la forteresse des Grands Magasins du Louvre? La théorie de « tapis d’orient » (comprenez « russes ») persiste mais là encore, le Professeur Proust (le papa de Marcel, donc !) conteste. Les stocks de tapis et d’objets dits « d’orient » sont en réalité achetés sur les docks de Londres et des produits venant directement de Russie, le magasin n’en a plus acheté depuis au moins trois ans.

Soudain, donc, l’enquête est close. Les journaux s’essoufflent et la grippe, même si pandémique entre 1889 et 1890, n’est plus un sujet. On se serait presque cru au début d’un roman à suspens mais le scandale monté de toutes pièces retombe comme un soufflé.

Même si l’histoire des Grands Magasins du Louvre en ce mois de décembre 1889 semble anecdotique, la grippe de 1889-1890 l’est moins. On décompte environ un million de morts dans le monde et cette pandémie disparaîtra véritablement au soleil de l’été. Malgré tout, elle n’est pas sans conséquence.

Elle s’inscrit dans un monde moderne où tout va plus vite, même la propagation des virus, que ce soit dans les trains ou les bateaux transatlantique voir trans-pacifiques. Elle permet aussi au monde de la médecine de creuser autour de l’influenza et de la grippe, de ses symptômes, de sa contagiosité et des agents infectieux. Anodine, la grippe de 1889-1890? Certainement pas. Elle prépara d’ailleurs le monde à une catastrophe pandémique beaucoup plus sérieuse, la grippe espagnole.

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