Une histoire polonaise

Une famille de l’Est

C’est par un message familial que l’idée de cet article m’est venue. Au coeur de ce confinement débordant, attablée devant ma thèse (et mon café), les quelques mots envoyés par une main paternelle m’ont fait un petit effet mémoriel. « Aujourd’hui, Adam aurait eu cent ans ».

Il m’a fallu quelques secondes pour retomber à pieds joints dans la mémoire familiale. Et cet oncle Adam né cent ans auparavant et disparu depuis (vu que je l’ai connu, j’ai comme pris un petit coup de vieux), m’a poussé dans l’histoire européenne et l’histoire polonaise.

Parce que voilà, comme beaucoup, mon arbre généalogique s’égare par delà les frontières françaises. Il ne faut pas remonter très loin, d’ailleurs, pour y découvrir des prénoms aux consonances slaves, à la prononciation compliquée et aux lieux de naissances résolument lointains. Ainsi, Adam, né en Pologne au mois d’avril 1920, ne savait pas, sans doute, qu’il quitterait un jour, avec parents et fratrie, son pays de naissance pour la France.

Il a beaucoup été question de la Pologne durant mon enfance. Mais sans photos, sans grande histoire ni petite, sans récit détaillé de cet « avant », lorsque cette famille aux nombreux fantômes habitait encore dans ce grand Est de l’Europe occidentale. Comme si, en laissant derrière eux le pays qui les avaient vu naître, les membres pas si nombreux de ce clan slave, avaient tout laissé derrière eux. Finalement, les histoires que j’entendais appartenaient à celles d’une diaspora familiale, avec les pâtisseries qu’on fait pour se rappeler (et dont l’orthographe m’est encore et toujours mystérieuse), les accents aux consonnes roulées et fracassantes (mon arrière-grand-mère notamment) et la vie compliquée dans un pays devenu, par un de ces jeux de poker de l’Histoire, la nouvelle patrie à aimer.

Je suis née longtemps après ces tragédies de la vie, dans une famille devenue française et francophone. Seuls les récits d’un Papa ayant grandi dans cet univers, avec ses voyages épiques dans une Pologne devenue communiste et fermée des années 1980, me permettaient de traverser le miroir (et cette fameuse histoire de soldats est-allemands, de mitraillette et de miradors vers Eisenach qui a accompagné notre enfance…!).

Le récit voulait que cette famille, ballottée par les aléas de l’Histoire, ait choisi la France comme refuge pour cause d’un père, grand-père, arrière-grand-père s’étant battu, me disait-on, à Verdun.

L’historienne-to-be que je suis, a cherché à mettre un peu d’ordre dans toute cette histoire qu’on se raconte « en passant », le passé vite caché dans des malles qu’on a plus envie d’ouvrir.

Comment, comment? me suis-je alors dit (je me parle souvent à moi-même). Comment ce Polonais pur souche s’était-il retrouvé à Verdun? Et après? Parce que le récit, ensuite, s’arrêtait. Comme si cet aïeul valeureux avait quitté sa ville, sa famille, sa nation (mais pas encore de pays !) en 1914, comme ça, sans raison, un baluchon sur l’épaule, partant se battre en France pour une raison inconnue. Puis, après s’être bien battu, être revenu vivant, il était rentré chez lui, s’était marié, avait eu des enfants. Puis, lorsque sa vie semblait de nouveau hausser les épaules, il était reparti. En France, encore, une fois. Avec famille et bagages, pour mourir ensuite sur les routes de l’Exode, fauché par des balles allemandes.

Avouez que bon. Il fallait remettre un peu d’ordre dans tout ce méli-mélo familial et, surtout, découvrir pourquoi le père de cet oncle Adam (qui aurait eu cent ans ce mois-ci), mon arrière-grand-père donc (vous me suivez?), avait décidé de s’élancer sur les champs de bataille de France.

Comme nous sommes en 2020, cent deux ans après une indépendance polonaise (attendue depuis 1795 !) en laquelle cet aïeul pas si lointain avait cru, j’ai eu envie de vous parler d’une armée de valeureux qu’en France, on connait peu.

On l’appelait l’Armée bleu.

…ou l’Armée Haller

Il y avait des Polonais dans l’armée française dès 1914. Des Polonais déjà présents sur le sol français lorsque la guerre avait éclaté et qui avaient décidé de se battre aux côtés de l’armée du pays qui les accueillait. Pour cause de mauvais passeport, on les avait enrôlés dans la Légion étrangère.

[Notons, bien sûr, qu’il y avait également des Polonais sur beaucoup d’autres fronts, entre 1914 et 1918, que ce soit le russe comme l’autrichien !]

Mais l’armée polonaise en France, ne voit le jour officiellement qu’en 1917. Décidée par décret, elle sera autonome, avec ses uniformes, son drapeau (l’aigle blanc polonais, bien sûr !), ses officiers et ses insignes. Toutefois, elle est subordonnée au commandement français. Une armée dans l’armée, en soit. 

Les volontaires déferlent donc sur la France, pour se battre. Parce que voilà, dans un sens, c’était une révolution. La Pologne, comme État, n’existait plus et ce, depuis 1795 (année du troisième partage de la Pologne qui signe sa disparition). Mais la nation polonaise, elle, subsista et n’hésita pas à se faire entendre à travers des révolutions, tentatives de coup d’état, barricades et autres printemps du peuple polonais qui n’aboutit, si ce n’est à renforcer le patriotisme de la population écrasée, à pas grand chose de concret.

Pour la Pologne (inexistante donc, mais palpitante à fleur de peau), faire la guerre à ceux qu’elle considère comme ses envahisseurs, c’est tenter le destin. Un grand espoir se lève dans l’issu de cette guerre terrible, avec le rêve, de voir revivre une Pologne triomphante. Il s’agit alors de se battre. Donner une armée polonaise à des Polonais volontaires, c’est un peu comme poser les premiers jalons d’un État depuis longtemps imaginé.

Les volontaires viennent alors de la diaspora polonaise éparpillée dans le monde : États-Unis, Canada, Brésil, Pays-Bas, Japon… mais ils débarquent aussi des quatre coins de France et des prisons.

Car voilà, la Pologne fut morcelée, donc. L’ouest du pays avait basculé en langue allemande et les habitants furent enrôlés sous l’uniforme de l’Empire de Guillaume II. Une fois fait prisonniers, il fut facile de piocher dans ces Polonais retenus en France sous ce que beaucoup considéraient comme le mauvais uniforme. Ils refirent la guerre. De l’autre côté.

Armée bleue? Pour la couleur de leur uniforme. Armée Haller? Parce que Jozef Haller.

Ancien chef des légions polonaises qui combattirent les russes sous le commandement de l’armée austro-hongroise, Jozef Haller est passé, avec ses hommes, dans le camp de l’Entente en 1918.

1918, c’est un peu tard me diriez-vous? Pour la guerre qui s’est déroulée sur notre sol, peut-être. Mais Jozef Haller et son armée bleue n’ont pas arrêté le combat en novembre 1918. En 1919, ils rentrèrent en Pologne et se battirent contre les armées bolchéviques qui cherchaient à utiliser ce vaste territoire comme un pont vers l’Europe, afin de propager la révolution prolétarienne en marche. La guerre soviético-polonaise (1919-1921) fit alors rage et le repos du guerrier dût attendre un peu.

En 1918, la Pologne redevint Pologne et Jozef Piłsudski (considéré comme le grand héros de l’aventure) crée la deuxième république de Pologne après plus de cent ans de morcellement.

Ce n’est qu’après que mon arrière-grand-père quitta son pays. Après la guerre en France et la guerre dans son État retrouvé. Il emporta avec lui, femme et enfants, bagages et souvenirs pour retourner dans ce pays dont il ne parlait pas la langue et où, soudain, il fallut se refaire une vie. En 1940, lors de la marche inexorable de l’armée du Troisièm Reich pour une deuxième guerre mondiale, il s’en alla sur les routes avec toute sa famille. Il ne revint pas, abattu par la fureur des balles allemandes. Depuis, en terre française il repose, lui, ce Polonais qui, depuis peu, était devenu Français.

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