Un lieu de mémoire oublié (ou presque !)

C’est une ville entourée de forêt, au bord d’une autoroute. Avec des maison toutes proprettes, bien rangées, beaucoup presque semblables. Ainsi que des immeubles plus anciens, de l’époque de l’Est lorsque le mur coupait encore l’Allemagne en deux. Une ville presque à Berlin, presque à Potsdam, égarée sur l’axe autoroutier où les voitures déboulent avec un bruit d’avion.

Kleinmachnow.

Pour des Français, certainement imprononçable (klaïn-marre-now).

Il fait terriblement glacé en ce mois d’octobre, les arbres sont multicolores et les passants emmitouflés. Écharpes, bonnets, manteaux de laine, bottines, gants : ici, on est paré pour l’hiver bien avant qu’il n’arrive, parce qu’il a tendance à débouler en traitre, un beau matin : brume, froid, beauté. Que j’aime l’automne en Allemagne ! Les maisons sont décorées de citrouilles dodues, pas vraiment d’entrain pour Halloween ici, on préfère les guirlandes de feuilles dorées qu’on accroche aux fenêtres, les panneaux en bois annonçant joyeusement « Herbst » (automne) à l’entrée des maisons comme pour le saluer d’un signe de la main. Les Allemands savent se réjouir des saisons, de la pluie qui tombe, de la brume qui descend et de la nuit qui s’accroche toujours plus.

Alors, ce matin, nous nous sommes dit, aujourd’hui, il faudrait aller à Kleinmachnow. Étrange décision de ballade, surtout en période de thèse (toujours dedans, eh oui – d’où mon silence prolongé sur ce blog et, puis, la vie, vous savez bien). D’autant que ce n’est pas vraiment une promenade de santé que nous avons en tête en nous installant dans la voiture. C’est un devoir de mémoire.

Comment se retrouver à Kleinmachnow un mardi ou l’histoire des sablés de Noël

Tout a commencé avec un magazine de recettes de cuisine. Il m’attendait à la caisse, dans son présentoir, alléchant, dans le supermarché voisin. Un magazine entièrement dédié aux Plätzchen – les sablés préparés exclusivement pendant la période de Noël. Mon péché-mignon (à mettre avec quasiment l’entièreté, justement, des pâtisseries et autres sucreries que l’on déguste Outre-Rhin de fin novembre à fin décembre).

Arrivée à la maison. Un bon café (et un morceau de chocolat – sans cela, point de salut !). Le magazine. Sur la quatrième de couverture, une publicité, celle d’un gadget tout à fait inutile mais absolument renversant, d’une machine entièrement dédiée à…la confection de sablés de Noël ! Bien évidemment, dans ces cas-là, la petite mamie qui sommeille moi se dit : il me le faut ! (apparement, dans le langage millenial, s’émerveiller devant des appareils électroménagers avant trente ans a un nom – l’adulting). Je me suis donc extasiée. Bosch avait de ses idées ! Bosch, on connaît tous n’est-ce pas? La grande entreprise allemande de plus de cent ans d’âge, l’un des fleurons de l’industrie d’Outre-Rhin.

C’est à ce moment que c’est arrivé. Exactement comment c’est arrivé, je ne pourrais pas l’expliquer. Une obsession historique, sans doute. Je me suis demandée si l’expression « les boches » utilisées lors des deux guerres mondiales en France avait un rapport avec l’entreprise du même nom. Puis, soudain, j’ai eu très envie de connaître le sort de Bosch pendant la Seconde Guerre mondiale.

Et puis voilà. De fil en aiguille, j’ai découvert que, bof bof niveau éthique humaniste. Qu’ils s’étaient lancés dans la production d’armement, avaient vaguement fait copain-copain avec les national-socialistes et qu’ils avaient alors, patatra !, des usines où ils faisaient travailler des prisonniers de guerre et des travailleurs forcés, dont…des déportées arrêtées notamment lors du soulèvement de Varsovie en 1944. Des milliers de femmes. Esclaves gratuites d’une production d’armement censé aider le Troisième Reich à gagner la guerre mondiale dans laquelle il s’était lancé avec une méthode systématique affolante.

L’un des camps de travail de Bosch était donc situé à Kleinmachnow. À trente minutes de mon chez-moi berlinois. Manteaux, écharpes, collants, bottines et voiture, en route pour Kleinmachnow.

Un parc avec des enfants

C’est un parc. Avec des enfants, des jeux et de jolis arbres. Entouré de maison. Au sol, à quelques mètres du début de la promenade, une stèle en rouille qui se souvient du camp, des déportées majoritairement polonaises. Et puis voilà. Pas grand chose d’autres, sinon les jolies haies des jardins qui donnent sur la stèle, de belles maisons bien rangées, sans feuilles mortes sur le gazon impeccable. Et le bruit de l’autoroute au loin. Sinon, rien. Un plan du camp. On s’imagine les baraques, la faim qui tiraillait les détenues. La peur, aussi. Entendons-nous bien. Le KZ-Außenlager de Kleinmachnow n’était pas un camp d’extermination, ni même de concentration. C’était un camp de travail. Mais la peur était la même et ce n’est pas à nous de faire une hiérarchie de l’horreur. Le fait est là. Bosch utilisait, comme beaucoup d’entreprises allemandes, une main d’oeuvre gratuite – des esclaves, disons-le – qui oeuvrait à l’anéantissement de l’Europe au profit de la Grande Allemagne. En avril 1945, lors de la bataille de Berlin et la chute pathétique d’une idéologie meurtrière emportant avec elle tout une nation, on avait jeté sur les routes les déportées mortes de faim dans une « Todesmarsch » (marche de la mort) en route pour le camp de concentration le plus proche, à l’autre bout de Berlin, Sachsenhausen.

Une histoire comme il y en eut beaucoup alors. La terreur, la faim puis la mort. Et puis aujourd’hui.

Quand on marche dans les allées du parc. Quand on regarde les immeubles et les maisons qui le borde. Les enfants qui jouent. On est pris de vertiges. Bien sûr, la vie. Quel beau cadeau que la vie là où on a semé la mort et la peur. Les rires des enfants sont le plus joli signe, sans doute, que tout ce scandale de l’Histoire n’a certainement pas eu le pas sur le monde d’après qui s’est construit quand même, avec son lot de drames et de tragédies. Toutefois. Rien. Une stèle devant laquelle les gens passent, indifférents. Devant laquelle, finalement, les gens habitent. Une ville qui a pris la peine de mettre une stèle, déjà et c’est énorme. Tous les lieux utilisant les déportés n’ont pas eu cette chance (j’en avais parlé ici !).

Mais voilà, oui, l’Histoire passe, la vie défile.

Maintenant, tout ceci n’est plus qu’un parc. Avant c’était un camp.

Qu’en dire de plus?

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