La folle rumeur

La France s’émeut d’actions punitives qui se sont succédées en Ile-de-France contre la population rom suite à des rumeurs concernant des rapts d’enfants. On aurait vu des « camionnettes blanches » tenter d’enlever des enfants dans les rues de certaines villes. On aurait vu. On aurait même filmé. Des vidéos se sont propagées sur les réseaux sociaux, dans les conversations instantanées. La rumeur a alors enflé, s’est gonflée comme le crapaud dans la fable de La Fontaine. Puis. Les règlements de compte. Et la haine. Lire la suite

#ilyacentans – réinventer la paix?

[Cet article devait être publié le 14 novembre – mais le temps passe trop vite ! Il n’est jamais trop tard pour un peu d’Histoire !]

Du 11 au 13 novembre on a discuté de la paix à la Grande Halle de La Villette à Paris. Organisations internationales, représentants étatiques, diplomates, scientifiques, journalistes, citoyens du monde, victimes de guerres et de génocides, acteurs de la paix, célébrités…la liste des participants est longue. Le Forum de la Paix, qui a ouvert en grande pompe dimanche dernier, pour les cent ans de l’armistice, se retrouvera annuellement à Paris pour consacrer quelques jours à la paix.

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Allez voir le site !

La Paix. Un mot que l’on se répéta sans cesse dans le monde post-11 novembre 1918. Un mot-concept que l’on transforma en mot-tiroir, en mot-fourre-tout : on glissait alors, dans ces quatre lettres, toutes les attentes de continents malmenés par la guerre, de soldats encore éparpillés, en ce mois de novembre, dans les tranchées et les territoires perdus. Certains britanniques furent même embarqués vers Vladivostok, dans le but de prêter main forte aux « Blancs » combattants les « Rouges » dans la jeune URSS. On avait pas terminé de se battre, en somme. On avait pas terminé de mourir, non plus. Car il y eut les blessés qui moururent dans leurs lit, les gazés qui ne tinrent que quelques années, les fous qui ne revinrent jamais de l’horreur et les autres, tous les autres, qui rentrèrent piétinés de l’intérieur, le coeur et l’âme en miettes.

Il n’y avait alors plus qu’un cri : cette paix qui avait paru si lointaine, si impossible durant ces quatre années meurtrières.

[Petite pause dramatique]

On se pencha donc sur la question. Comment faire la paix? Comment la réinventer? Car le monde, soudain, n’avait plus rien à voir avec 1914. Trois Empires s’étaient effondrés sans panache et dans la douleur : l’allemand, l’austro-hongrois et l’ottoman. De cette agonie étaient nés une multitude de nations en mal d’États, en rêve d’États. En Europe centrale, notamment, on parlait beaucoup d’avenir. La Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie virent leurs espoirs se matérialiser. D’autres rêvèrent en vain (coucou les Kurdes et l’Arménie, j’en ai parlé ici)

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Le conseil des Quatre (France, USA, Royaume-Uni, Italie) qui organisèrent leurs décisions en coulisses (avant que le représentant italien ne claque la porte avec fracas)

Pour mettre de l’ordre dans ce tourbillon, on organisa la Conférence de la Paix à Paris. Officiellement ouverte en janvier 1919, elle se clôtura par les traités qui mirent au pilori les vaincus : Bulgares (à Neuilly  – je viens tout juste d’en parler rapidement sur ma page Facebook), Allemands (à Versailles), Ottomans (à Sèvres), Autrichiens (à Saint-Germain-en-Laye) et Hongrois (à Trianon) et cherchèrent à institutionnaliser le monde d’après et la paix du globe (premiers pas de la Société Des Nations en avril 1919).

Alors, dimanche 11 novembre, en voyant tous ces chefs d’États réunis sur les Champs-Elysées puis à La Villette, en regardant défiler les berlines et leurs drapeaux, les costumes et les accolades chaleureuses (ou pas) entre dirigeants du monde – j’ai pensé à 1919. En écoutant les balbutiements de ce tout premier Forum de la Paix, en lisant les journaux titrant « Paris, capitale du monde » – j’ai pensé à 1919.

Bien sûr, plus rien n’est pareil. Il ne s’agit plus d’humilier les vaincus, ni de construire des États nés des cendres d’Empires, ni même de se remettre d’une guerre terrible. Toutefois, il existe quelques points communs entre les deux réunions.

En 1919, Paris se transforma en capitale du monde, donc. Les grands hôtels des arrondissements chics furent pris d’assaut par les représentants des pays alliés ou vaincus. On raconte que les Autrichiens, attendant d’être fixés sur leur sort, jouaient aux cartes dans les couloirs de leur hôtel (anecdote volée à un de mes profs de l’université). On raconte que les diplomates à chapeaux hauts de formes se rencontraient aux courses, sur les Champs, lors de soirées brillantes. On raconte que le monde se transformait derrière les grandes portes des bâtiments officiels. Et Paris vit défiler le monde entier. Sous les yeux des parisiens ébahis, il y eut des figures célèbres (les Français acclamèrent Wilson à son arrivée dans la rade de Brest en décembre 1918) et il y eut d’illustres inconnus d’alors (un Chaïm Weizmann, un certain roi Fayçal, une Gertrude Bell, un Lawrence d’Arabie, voir même, incognito, le futur Ho Chi Minh…). Pour les journalistes, une aubaine : il suffisait presque de se promener dans les rues de ce froid Paris de janvier 1919 pour rencontrer le manteau noir d’un David Lloyd George ou d’un Vittorio Orlando. Les journalistes Louise Weiss (grande rêveuse et actrice de la futur Europe) ou Geneviève Tabouis (dont les mémoires Ils l’appelaient Cassandre sont à  lire, à lire, à lire !) s’en délectaient alors.

On pensa le monde, on pensa l’Europe et on pensa la paix. Laborieusement. Sans délicatesse aucune pour les vaincus, parfois (souvent ?) même avec de la haine. Les tempéraments des Alliés entrèrent en collisions. Il y avait Wilson qui rêvait d’un droit des peuples à disposer d’eux mêmes (mais qui n’était pas non plus franchement ouvert aux droits des non-blancs dans son propre pays), il y avait Lloyd George qui s’était mis d’accord avec la Maison Blanche pour laisser un peu de place aux Allemands, il y avait Clemenceau et Foch qui voulaient régler son compte à l’Allemagne, il y avait l’Italie qui demandait Fiumeb (coucou Gabriele d’Anunzio !) à corps et à cris. Et il y avait les autres. Tous les autres qui défilèrent, cherchant à mettre leurs pierre à l’édifice incertain de ce monde nouveau qui se construisait trop rapidement, peut-être. Des constellations d’États naissaient suite aux chutes des Empires. Le peuple juif voulait sa part, suite à la déclaration de Balfour (1917). Lawrence d’Arabie et Gertrude Bell, deux aventuriers britanniques, appuyaient les revendications d’États arabes qui cherchaient à naître au Proche-Orient. Les colonies tentaient de se soulever, de gagner un peu d’air dans ce méli-mélo de rêves.

La Conférence de Paris de 1919 fut un évènement historique. Jamais auparavant on ne vit défiler, dans une même ville, des délégations venus du bout du monde pour expliquer leur vision de la paix, imposer leurs dires et leurs espoirs. Le Conseil des Quatre cherchait à mettre un point final à la guerre et, surtout, à préserver un équilibre dans lequel ils auraient une première place. Ce n’était pas, en somme, une Conférence de la paix juste et équitable. Mais le monde ne l’était pas alors (et ne l’est toujours pas aujourd’hui).

À Paris, en 2018, on discute de la paix. On voit défiler des chefs d’États du monde entier, concernés par ce mot-tiroir dans lequel on range toutes ses attentes. Plus de guerre mondiale comme il y a cent ans. Mais des multitudes de conflits, de génocides et de dictatures, de droits de l’homme menacés et de libertés piétinées qui se multiplient sur la surface du globe. Une certaine constatation face à ces délégations à parapluies, à manteaux noirs et à sourires-caméras. 1918-2018. Cent ans d’Histoire mondiale, d’Histoire européenne et d’histoires personnelles.

Il y a cent ans, on clôturait une guerre, on tentait d’apprivoiser la paix. Une foule d’hommes en noir, à hauts chapeaux, débarquaient dans Paris. Aujourd’hui, on commémore la paix d’il y a cent ans, on tente d’apprivoiser celle d’aujourd’hui. Une foule d’hommes et de femmes ont débarqué dans Paris. Cent ans d’Histoire du monde.

 

#ilyacentans – et Guillaume II abdiqua…(Happy Birthday CCPH !)

Avant toutes choses : joyeux anniversaire nous ! CCPH fête ses trois ans aujourd’hui ! Trois ans que je me régale d’histoires et, j’espère, vous régaler aussi ! Champagne !

 

Dans deux jours, le monde commémora le 11 novembre 1918. Les cent ans de l’armistice. Le siècle qui nous sépare entre la fin d’une Première Guerre mondiale faucheuse de vies et aujourd’hui. Je ne sais pas vous, mais l’historienne-to-be que je suis est toute excitée par cette journée à venir. 100 ans, quand même ! CCPH sera sur la brèche dimanche, à inspecter les commémorations avec un oeil avisé, peut-être ému (ça me fait toujours ça, quand l’Histoire s’approche si près) mais surtout passionné.

En attendant le 11 novembre, penchons-nous sur aujourd’hui. Ah le 9 novembre, ce fameux « Schicksaltag » (jour du destin) de l’histoire allemande…Les évènements centraux de la nation se sont succédés, chacun à leur suite, en ce début novembre. Que ce soit en 1923 (j’en ai parlé ici), en 1938 (venez voir ici), en 1989 (et ici !), voir même au 19ème siècle (CCPH a papoté sur le sujet !), elles se bousculent aux portillons, les histoires allemandes du 9 novembre !

Avant l’abdication de Guillaume II, les allemands s’étaient préparé à la défaite et à l’armistice. Le 7 novembre, Matthias Erzberger en compagnie de sa délégation, avait traversé les lignes allemandes, le no man’s land puis les lignes françaises pour discuter des conditions alliées. Le 8 novembre, il était monté dans le train. Le fameux wagon de Compiègne, dans la clairière proche de Rethondes, celui qui entrera dans l’histoire comme le train de l’armistice. L’ambiance était tendue. Imaginez-vous. Foch, glacial, grandiose, vainqueur et les Allemands que la valse du protocole diplomatique du vaincu met délibérément posture humiliante. Les conditions font blêmir la délégation : les troupes allemandes doivent quitter les territoires français, belges et luxembourgeois ; des zones du territoires seront occupées ; les armes, les avions, les navires de guerre devront être livrés. L’ultimatum est fixé le 11 novembre, à 11 heures. Lorsque les onze coups sonneront aux clochers, aux horloges, aux montres à gousset – la guerre prendra fin. Avec un goût de sang.

La délégation allemande tenta de négocier, de tergiverser. Les conditions étaient dures mais les Alliés intraitables : l’Allemagne devait payer « sa » guerre, celle qu’elle fomenta, qu’elle décida, qu’elle exécuta. Le matin du 11 novembre, le texte définitif de l’armistice fut plus ou moins retouché, légèrement (très légèrement) plus favorable à l’Allemagne (il faut chercher ces avantages à la loupe). Mais je vous reparlerai du 11 novembre !

9 novembre 1918 

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Château impérial pour quatre ans

Il est 9 heures, ce matin-là, et la ville de Spa est en ébullition. C’est dans cette cité thermale belge qu’en 1914, les Allemands ont installé leur État-Major. Guillaume II séjourne à la villa La Fraineuse où il guette les nouvelles du front.

En ce mois de novembre 1918, les nouvelles ne sont pas bonnes. Catastrophiques. Que ce soit sur le front ou en Allemagne – la déroute est totale, le chaos semble s’être installé. Pour Guillaume II, il suffirait de marcher sur Berlin avec ses troupes, remettre de l’ordre dans son Empire renversé par un vent révolutionnaire qui inquiète l’Europe. Le Tsar Nicolas II a été assassiné avec toute sa famille en juillet, les révolutionnaires bolchéviques se sont installés sous les dorures des palais grandioses de la « Sainte Russie ». Et si Berlin se transformait en Saint-Petersbourg, en Moscou? Si Potsdam et ses châteaux impériaux se trouvaient détruits eux aussi, envahis par des hordes sanguinaires? Guillaume II n’ose pas y penser. Il y croit dur comme fer : il suffirait de remettre un peu d’ordre. Mais la défaite est proche, assurée. La fin humiliante d’une guerre commencée il y a quatre ans dans la liesse, avec la conviction, à l’époque, que la victoire serait grandiose comme en 1870 lorsque les armées de son grand-père Guillaume Ier et de Bismarck avaient écrasé l’orgueilleuse France napoléonienne.

Oui mais voilà. Ses généraux sont beaucoup moins confiants. Ils ne croient plus à la victoire ni au maintien de l’Empire. La situation est à ce point catastrophique qu’il faut envisager la chute de l’Empereur, la fin d’une Histoire commencée en 1871.

En ce matin du 9 novembre, donc, Paul von Hindenburg, commandant des armées, regroupe ses officiers : leur mission est de plancher sur une question primordiale – les troupes sont-elles prêtes à faire (encore) confiance à Guillaume II? De son côté, il va chez l’Empereur. Il s’agit de convaincre le Kaiser que la fin est proche, immédiate.

Wilhelm et son casque à pointe

Ils se relaient pour le lui dire, le convaincre. Mais Guillaume II s’entête. Non, non, non. Il ne croit pas à cette rumeur concernant les troupes. Comment pourraient-elles ne plus croire en lui? Il veut des preuves, il les ordonne. Et puis, la situation en Allemagne n’est pas aussi grave qu’il y parait, …non?

La situation est pire. Mais ses généraux n’ont pas voulu trop inquiéter l’Empereur (pourquoi?). Maintenant il est trop tard. La population frôle la famine, on se bat dans les rues. Depuis la mutinerie de Kiel début novembre (à lire ici !), c’est la panique en Allemagne. On craint pour le pays, on est en passe de tomber comme la Russie. Pour tous, militaires comme politiques, il n’y a plus qu’une solution : l’abdication.

C’est un message berlinois qui va faire basculer l’avis du Kaiser. Celui du chancelier Max de Bade. Il a été élu en octobre, lorsqu’on cherchait un homme politique prêt à négocier l’armistice. Ce dernier est en Allemagne depuis les prémices de la révolution et non à Spa, un peu déconnecté de la réalité du pays (le contraire de Guillaume II donc). Il envoie un télégramme à sa « Majesté l’Empereur » l’intimant à abdiquer pour sauver l’Allemagne en déroute.

Le dernier des Wilhelm (Guillaume) accepte à contre-coeur. Mais à une condition, c’est de rester Roi de Prusse. Être dépossédé de son titre d’Empereur, soit. Après tout, sa famille ne l’est que depuis 1871. Mais le Royaume de Prusse, jamais.

À 14h il appose sa signature en bas du document officiel dans un silence de mort.

Oui mais voila. À Berlin, Max de Bade a annoncé l’abdication totale de Guillaume II : comme Empereur d’Allemagne et Roi de Prusse. Pour l’ex-Kaiser, c’est terrible. Dans une même journée, il n’est plus rien. Sa sécurité estime inutile qu’il revienne à Berlin. On parle de soldats qui se réunissent à quelques kilomètres de Spa. L’armée allemande est en déroute. D’autant que Foch a donné l’ordre à ses généraux de continuer l’offensive jusqu’au 11 novembre, de puiser dans les forces allemandes, de les anéantir, d’en finir avec l’Allemagne une bonne fois pour toutes.

Le soir du 9 novembre, on décide d’exfiltrer Guillaume II vers son train spécial. Assis avec ses conseillers, il ne réalise toujours pas. Vers 4h30, ils quittent Spa. La destination ne sera pas l’Allemagne. L’ex-Empereur des Allemands ne retournera jamais dans son pays ni à Berlin. Il terminera ses jours aux Pays-Bas où il demande l’exile à sa parente, la reine Wilhelmina. Cette dernière ne se sent pas de refuser l’hospitalité à ce Kaiser sans Empire, perdu sur la carte européenne d’un continent qui le rejette après une guerre interminable, cruelle et faucheuse de vies comme jamais. Son peuple lui reprochera encore longtemps.

La fin d’un Empire, la chute d’une monarchie, la fin d’un monde surtout. Celui d’avant 1914.

L’opprobre du monde s’acharnera alors sur l’Allemagne, ses responsables et le Kaiser. Puis il y aura une nouvelle guerre. Mais en attendant, il s’agit de gagner la paix.

Je me rappelle une histoire. Celle de mon arrière-grand-mère qui portait le nom d’une Impératrice déchue (elle aussi), Eugénie. En 1918, le 11 novembre, elle avait dix-neuf ans. Les cheveux révélés dans ces chignons de l’époque, bouffants et spectaculaires ; les robes à corsets et le regard lointain. Son fiancé Maurice (qui signait dans ses lettres « son paquet de boue ») et ses frères étaient à la guerre. Depuis quatre ans. Elle attendait, elle aussi, cette fin de guerre interminable. Sur les photos, elle pose, lointaine, rêveuse, immobile et inquiète. À quoi pense-t-elle alors, devant ce décor de photographe, fleuri et romantique, dans sa robe noire?

Dans les années 1970, elle demanda à voir le train, à Compiègne. Le mémorial. Là où son passé s’était inscrit, ce 11 novembre pour lequel son coeur avait battu. Elle regarda le train, le wagon. Elle regarda au loin, rêveuse, émue sans doute. Elle acheta des cartes postales. Elle se souvint. Car à quoi pensa-t-elle le 11 novembre 1918? Quel soulagement ressentirent-ils, tous mes morceaux familiaux de la grande histoire? Maurice, Lazare mort à Verdun, Gabriel, Louis-des-Dardanelles et Andrzej le polonais. Et les vôtres? Vos silhouettes de poilus, de civils, de femmes en noirs et d’enfants orphelins? Y pensez-vous? Depuis cent ans, que sont leurs souvenirs devenus?

#ilyacentans – la grande faucheuse

Qui a regardé la série britannique Downton Abbey? Et parmi vous, qui se souvient de la mort, triste mais tombant à point nommé (les séries sont cruelles) de Lavinia Swire? La belle, rousse et douce Lavinia, fiancée de l’héritier Matthew Crawley – mais terriblement encombrante pour l’intrigue, qui mourut soudain, à quelques jours de son mariage, de la grippe espagnole.

Cette fameuse pandémie exterminatrice qui foudroya, à l’aube de la fin de la Grande Guerre, des millions de vies. Elle entra dans l’Histoire par la grande porte, la glauque, la terrible. Terrifiante, elle marque alors l’imaginaire collectif. Lointaine descendante de la célèbre peste noire du Moyen-Âge, elle vint marquer l’Europe, puis le monde, déjà malmenés par un sanglant conflit de quatre ans.

On estime entre 25 et 40 millions victimes mortes de la grippe espagnole (d’après l’Institut Pasteur, entre autres). On estime. Car compter les décès dus à la pandémie s’avère être une tâche difficile. Y a-t-il eu moins ou plus de morts? Les historiens s’étripent (gentiment, les historiens adorent s’étriper – comme tous les chercheurs d’ailleurs) à ce sujet.

Qu’en est-il de cette tristement célébrissime grippe? Pourquoi espagnole d’ailleurs? Pourquoi, quand, qui? Une foule de questions se bousculent. Racontons !

« Préventif certain contre la grippe espagnole » 

Si l’on feuillette les journaux français de 1918, on remarque une chose : la grippe devient soudain objet d’articles, de peur et de publicités (pour des médicaments soit-disant miracles) à partir de septembre. Avant, on en parle peu, voir pas du tout.

La pandémie s’est pourtant déjà bien installée en Europe. Mais les journaux français sont muets. Anastasie (le petit nom de la censure) passe par là : inutile d’inquiéter la population et le reste des troupes. Des soldats sont en effet victimes d’une forme de grippe, mais n’en meurent pas forcément. Et puis, d’après le journal « Le Matin » début juillet 1918 : « nos troupes, en particulier, y résistent merveilleusement. Mais de l’autre côté du front, les Boches semblent très touchés » (6.07.1918). Si grippe il y a, pas de panique, elle est patriote et soutient la France, ne s’attaquant qu’aux uniformes ennemis.

À leur décharge, la grippe espagnole n’a pas toujours été mortelle. Elle frappe d’ailleurs par vagues successives : printemps 1918 ; automne 1918 et hiver 1919. Lors de la première phase, les personnes touchées ne meurent pas toujours – du moins, le nombre de décès reste faible. Ce n’est qu’à partir de la deuxième vague, en plein coeur de l’automne 1918, que la situation s’aggrave et change.

Dès la fin septembre, les sujets phares des discussions de la population française (les rumeurs de défaite allemande, le front, les soldats morts pur la patrie…) sont rejoints par un petit nouveau : la grippe dévastatrice. Il y a peu d’informations sur ce mal venu d’ailleurs – l’imaginaire brode alors des histoires fabuleuses et inventées.

D’où vient cette fièvre mortelle? Des Allemands, bien sûr. Ils sont la cause de tous les maux depuis 1914, voir même d’avant (et la crise de Tanger et la guerre de 1870 et les guerres napoléoniennes et Luther, hein, il était allemand aussi Luther, ma bonne dame).

On incrimine aussi les boîtes conserves importées d’Espagne mais  « vraisemblablement » empoisonnées par les Allemands. D’autres parlent d’un « vaccin de Boches » inculqués de force (comment? par qui?). Les médecins eux-mêmes, ébahis face à l’aggravation de la pandémie et à sa contamination si rapide, cherchent des réponses loufoques aux questions restées sans réponse : pour certains, c’est bien une maladie venue d’Allemagne, pour d’autres la cause est américaine. Les bruits courent, dévalent les colonnes de journaux, se propagent dans les villes et les villages de France. Certains maires, face à la tragédie, interdisent leurs communes aux soldats, estimant qu’ils viennent du front avec le virus à l’affut, ferment les cinéma, les salles de bals. Dijon, elle, enterre les morts de la grippe de nuit, histoire de ne pas paniquer un peu plus les habitants.

C’est la panique générale, en somme. Et les médecins sont pantois. De solutions, ils n’ont pas. Alors, les plans B et les remèdes de grand-mère se succèdent à foison. Il suffit de lire les journaux de l’automne 1918 : des réclames monumentales proclament avec trouvé LA solution, annonçant que leur produit miracle « est un préventif certain contre la grippe espagnole« . Voyez-vous ça. Les herboristes font recette. Les sorciers des villes et des campagnes aussi. On infuse des plantes, on les plaque sur ses poumons en cataplasme, on boit de l’huile de ricin, on achète du rhum, on se rince la bouche à l’eau fraiche. Tous les moyens sont bons, semble-t-il, contre le fléau digne de celui envoyé par Dieu sur l’Égypte.

D’autres en font leurs commerces. Le Petit Parisien, par exemple. Ce journal beaucoup lu annonce avec emphase avoir trouvé le sésame contre la grippe. Il liste les produits à acheter et la manière de s’en servir. Le tout vaut 45 francs (énorme pour l’époque). Les médecins s’insurgent. L’affaire éclate. C’est le scandale dans une France aux abois, assoiffée de miracles.

D’où vient-elle? Où va-t-elle? Qui est-elle?

Les professionnels de santé n’ont pas de solution (les antibiotiques n’existaient pas encore !). Alors, on cherche, on tâte, on « cobaye » sur les soldats revenus du front sur des brancards et tremblants de fièvre. En réalité, la grippe espagnole est la conjonction de deux catastrophes : le virus de la grippe et un pneumocoque destructeur.

La première caractéristique de la maladie est sans conteste sa rapidité : elle évolue en quelques jours. Les cas, qui semblaient à première vue bénin ou du moins hors de danger, peuvent s’aggraver avec une soudaineté affolante (coucou Lavinia Swire dans Downton Abbey !). De bronchite, elle se transforme en pneumonie. Les patients cherchent leur air, toussent, suffoquent, transpirent. Dans certains cas, le corps se gonfle d’oedème, ce qui rend la maladie pas seulement grave, mais terrifiante aux yeux des familles (et des médecins).

La propagation de la maladie touche les tranchées. Les soldats, emmenés à l’arrière pour se faire soigner, son parqués dans des trains. Parfois, quand les transports s’arrêtent en rase campagne, dans des gares de petits villages ou de grandes villes, la grippe s’engouffre. Et c’est la contamination générale.

Ce n’est pas la première « influenza » vécu par les Français. La dernière date de 1891. Une épidémie venue d’Espagne avait traversé les Pyrénées pour faire, d’après certains chiffres, environ 200 000 morts. Ce qui était déjà, n’en déplaise à la star des épidémies qu’est la grippe de 1918, quelque chose d’énorme. L’adjectif « espagnol » d’ailleurs, rappelle celle de 1891 dans les consciences. D’autres historiens, démographes ou historiens de la médecine, explique cette dénomination autrement. Elle serait « espagnole » parce que Madrid, capitale d’un pays neutre, aurait été la première a alarmer sur le fléau via la presse et des communications gouvernementales.

Car la grippe ne vient pas d’Espagne. Ni d’Allemagne, d’ailleurs. Son origine géographique a longtemps fait couler beaucoup d’encre et creusé la tête des médecins contemporains (ou pas). Certains pensaient qu’elle venait d’Indochine via les troupes coloniales arrivées par bateaux. Aujourd’hui, après cent ans de recherches (ou presque), on pense que le virus lui-même est né en Asie, peut-être même en Chine puis a muté, s’est transformé en monstre dans les camps d’entrainement américains.

Quand on pense « grippe » en 2018, on pense aussi (du moins, j’y pense) à celle qui a frappé la France en 2009, la fameuse « Grippe A » qui rappelait celle de 1918 (en moins grave tout de même). D’après les chercheurs, la grippe espagnole a la même origine et s’approcherait de type H1N1 – une cousine très lointaine de celle de 2009, en somme.

La grippe espagnole acheva l’Europe déjà malmenée par la guerre, fit le tour du globe, s’empara des ports et s’engouffra sur les bateaux, sur l’Atlantique qu’elle traversa joyeusement, touchant les deux continents américains, l’Australie, le Canada et j’en passe. Alors, plus tueuse encore que la Grande Guerre? C’est bien possible à l’échelle planétaire (vu qu’elle toucha également des pays non concernés par le conflit). Pour la petite histoire, Edmond Rostand (l’auteur de Cyrano de Bergerac !) en mourut. Ainsi que Guillaume Apollinaire (deux jours avant l’armistice !). Le peintre autrichien Egon Schiele ou encore Mark Sykes (celui des accords Sykes-Picot sur le Moyen-Orient). Et des millions d’anonymes.

Le coup de grâce d’une guerre interminable et barbare. Comme un dernier round, en somme. Qui s’acheva seulement au printemps 1919. À quelques mois de la conférence de Paris et des accords de paix. Mais c’est une autre histoire.

…et ils fermèrent les portes de Berlin

Le 24 juin 1948. Une belle journée, sans doute.

Depuis trois ans, l’Allemagne était occupée par les forces alliées. Comme un gâteau, on s’était partagé le pays vaincu. Cela n’avait pas été facile, chacun voulant une plus grande part, comme des enfants lors d’un goûter d’anniversaire. Avec des vies humaines à la clefs. La France, surtout, s’était laborieusement creusée une place dans le camp des vainqueurs. Lire la suite

17 juin 1940 : l’autre Appel

Les grandes avenues berlinoises embaument le tilleul et on file à vélo dans la nuit tiède du mois de juin. Que j’aime Berlin à cette époque de l’année ! Des barbecues sauvages s’improvisent dans l’herbe verte du Tiergarten, des couples s’enlacent et dansent le tango au bord de la Spree (à Monbijoupark pour les Berlinois qui lisent ces lignes), on sent un air de fête, un pays habitué à l’hiver qui se drape avec délice dans sa robe d’été.

Pour quelqu’un dont la bibliothèque ploie sous des (montagnes) livres sur la Seconde Guerre mondiale (historienne-to-be oblige), le mois de juin est un mois-tiroir : il s’y est déroulé beaucoup de choses : Dunkerque (4.06.1940), Paris ville ouverte (14.06.1940) Pétain et son armistice (17.06.1940), l’Appel de De Gaulle (18.06.1940), le Débarquement (6.06.1940), etc. et j’en passe.

Alors? Ceux qui ont lu le titre de ce billet attentivement se sont probablement étonnés (sauf ceux qui savent, mais chuuut) : l’appel du 17 juin? vraiment? ne serait-ce pas plutôt le 18? Lire la suite

Accusé Zola, levez-vous !

En octobre, j’avais voulu écrire sur la fameuse, s’il en est, Affaire Dreyfus. Mais Archibald (mon ordinateur pour les non-initiés) m’avait alors traitreusement lâché quelques minutes seulement avant la publication sur Cela commence par un H (abominable trahison, croyez-moi). Mon article sur l’Affaire Dreyfus (hasard?) avait été mangé, dévoré, digéré puis mon ordinateur avait rendu l’âme. Je suis encore en convalescence morale à ce jour.

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Mon désespoir fut grand (et oui, j’ai déjà posté cette photo en novembre – c’est ma photo joker post-traumatique)

C’est donc avec une certaine appréhension que je me plonge dans ce billet. Car il y sera question de l’Affaire Dreyfus, cette tristement célèbre Affaire Dreyfus qui plongea la France dans un conflit terriblement long. Lire la suite