État kurde, 1920. Le rêve inabouti?

Parenthèse. Il est beaucoup question des Kurdes dans l’actualité. De cette population et de leur rêve d’Etat. Même s’ils n’ont pas débarqué en Normandie aux côtés des Alliés (tel qu’un certain chef d’Etat en vue l’a fait remarquer il y a peu), on se souciait déjà des Kurdes il y a cent ans !

Il y eut la guerre, d’abord. La Grande, la terrible. Celle qu’on appela alors la der des der (si seulement). Puis il y eut la valse des traités, des réunions, des mains tendues et des espoirs qui se cristallisèrent durant les quelques mois de la Conférence de la Paix, à Paris, entre l’hiver et l’été 1919.

Il y a cent ans.

Paris était alors le centre du monde et des rêves vibrants de nations et d’États. Maintenant que les Empires de l’ancien monde s’effondraient sans panache, certains peuples se prenaient à espérer. Les Tchèques, les Slovaques, les Polonais, les Monténégrins, les Roumains ou encore les Serbes et les Croates…tous regardaient vers la capitale française, vers les quatre (puis trois) dirigeants du monde qui se réunissaient chaque jour, plusieurs fois parfois, pour décider des espoirs de tous.

Clemenceau, Lloyd George et Wilson cherchaient à trouver des solutions aux questions du nouveau monde qui naissait peu à peu tout en préservant la grande puissance de leurs pays respectifs. La Chine chercha à plaider sa cause. Tout comme les nations arabes ou bien encore, les Arméniens crucifiés peu de temps auparavant par un génocide. Sans oublier, les Kurdes.

Car il était déjà question d’un État kurde autonome, indépendant. Les Kurdes furent analysés sur la table des négociations, au milieu des cartes on les observa, les décortiqua pour voir si, comme les autres jeunes nations qui se bousculaient dans les antichambres des rêves, à la Conférence de la Paix, ils avaient droit à accéder à cet autonomie jetée par Wilson à la face du monde.

Car Woodrow Wilson, Président des États-Unis, était la pop-star des discussions d’après 1918. Ce professeur d’université a l’ego démesuré (une caractéristique qu’avait ses compères chefs d’Etat) en était convaincu : il se devait de remettre un peu d’ordre dans ce bas monde chaotique et, suite a 14/18, disons-le, carrément foutraque. Il avait présenté sa vision du monde dans un discours qui devint célèbre si ce n’est légendaire : ses Quatorze Points. C’étaient eux qui faisaient vibrer les États en devenir et les nationalistes trépidants du monde.

Autodétermination ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Bien qu’elle ne soit pas mentionnée aussi franchement dans les Quatorze points » de Wilson, l’autodétermination des peuples est donc la pomme de la discorde (pour certains) qui fut jetée le 8 janvier 1918, avant même la fin de la guerre, à la face du monde. Wilson arriva en France bien décidé à appliquer et faire appliquer son idéal : un peuple avait le droit, soudain, de décider pour lui-même son devenir. Droit collectif (il repose sur la revendication d’un peuple dans son entièreté), il fut l’un des points centraux de la Conférence de la Paix qui s’ouvrit un an après le discours de Wilson à Washington.

Mais qu’est-ce qu’un peuple? Que peut-on « ranger » dans ce verbe-tiroir utilisé alors dans tous les sens possibles lors des quelques mois de conférences et de diplomatie guerrière qui se déroulèrent à Paris? (Cette question, purement réthorique, sert essentiellement à illustrer mon propos et l’état d’esprit des négociateurs d’alors – j’ai bien ma petite idée sur la réponse mais halte là sinon ce billet, déjà beaucoup trop long, s’éternisera).

Pour certaines nations, la tâche était plus simple, Wilson les ayant mentionnées explicitement dans son discours (les Polonais, la Roumanie ou encore…l’évacuation de l’Alsace-Lorraine !). Mais qu’en est-il alors des Kurdes, de l’Arménie et des peuples rescapés d’un Empire ottoman défunt?

L’agonie d’un Empire

Déjà avant 1914, la santé de l’Empire ottoman se dégradait sans sursis. Peu à peu, sa taille exceptionnelle se limitait à une peau de chagrin (cette expression m’enchante absolument), l’influence du sultan s’effaçait. La guerre précipita l’agonie d’un Empire auparavant si puissant qu’il en faisait trembler le monde. L’armée ottomane se battit aux côtés de l’Allemagne, se battant notamment contre les Britanniques et les soldats du Commonwealth (beaucoup d’Australiens et de Néo-Zélandais) à Gallipoli (ou Dardanelles – coucou « oncle Louis » à la grande moustache qui en revint !).

Constantinople, la ville aux richesses culturelles, linguistiques, architecturales et ethniques infinies fut alors livrée au monde.

Les Grecs (installés dans l’Empire depuis toujours) se frottèrent les mains, insistèrent pour que Constantinople leur revienne. Les Britanniques menèrent les négociations de l’armistice avec les envoyés du sultan et leur promirent de ne pas occuper la ville. Ils l’occupèrent. En même temps que d’autres puissances étrangères.

Pour les grandes puissances, la manière dont s’était comporté l’Empire ottoman avec les peuples sous leur joug était terrible et méritait de sévères conséquences. Comme la perte de leur domination sur les peuples arabes (qui tombèrent sous des mandats britanniques et français). Ou bien la création d’États autonomes. L’Arménie d’abord. Puis le Kurdistan.

Le peuple arménien avait été massacré dans un génocide (encore contesté aujourd’hui par la Turquie mais reconnu officiellement ailleurs) en 1915/1916. Abattus d’une balle dans la tête, déportés, morts de soifs et d’horreur, la population arménienne avait vécu un supplice dont les blessures, en 1919, n’étaient certainement pas encore refermées. Pour les Américains, les Britanniques ou les Français – qui menaient la valse des discussions – il s’agissait d’accorder une compensation aux Arméniens en leur accordant un État, une indépendance, une identité.

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(La carte provient des « Clefs du Moyen-Orient »)

Le peuple Kurde, dont le rêve de nation avait déjà plusieurs siècles, se vit également accorder un État à l’est de l’Empire ottoman, quelque part vers l’Iran et les mandats britanniques et français en Syrie, au Liban et en Mésopotamie.

Ces décisions territoriales, parmi d’autres clauses concernant l’Empire ottoman furent signées à Sèvres le 10 aout 1920 entre les Alliés et les envoyés du sultan Mehmed VI.

Quand un traité en cache un autre 

Oui mais voilà. L’arrivée au pouvoir d’un certain Mustapha Kemal (plus connu sous le nom d’Atatürk) va mettre à mal les décisions du traité de Sèvres qui ne sera jamais ratifié. Prenant les armes en Anatolie occidentale, il cherche à repousser les frontières de la Turquie, du moins à les garder telles quelles étaient lors de la signature de l’armistice en 1919. Ces frontières seront fixées par un autre traité, celui de Lausanne (dont j’ai parlé ici) le 24 juillet 1923.

Le Kurdistan, soudain, disparaît. Il y avait bien eu une tentative de révolte en 1921 par les kurdes – la révolte de Koçgiri. Sans réponse sur leur statut (État ou pas État?), les Kurdes prirent les armes dans des actions de guérilla. Leur objectif? Revendiquer ce que le Traité de Sèvres leur avait promis et qu’ils appelaient de leurs voeux : un État. Les rebelles seront écrasés, assassinés, déportés. La région, enfin, fut nettoyée – autrement dit les villages furent brûlés et la population déportée.

Il y a cent ans, un rêve. Inabouti?

 

 

L’espoir de la paix à Locarno

CCPH est de retour ! Merci pour vos messages adorables qui me demandaient si CCPH avait définitivement accroché le panneau « closed » sur sa minuscule vitrine dans l’immense boulevard de l’Histoire racontée.

Les deux derniers mois furent éprouvants pour petite thésarde qui tente de survivre dans la grande jungle qu’est la recherche (en Histoire, entre autres). Mais finalement, ma thèse va très bien merci (pour ceux que cela inquiétaient), elle file joyeusement sur une mer calmée.

Il faudra que je vous parle du marathon désertique (Paris-Dakar en course a pied avec des puits d’eau sporadiques, vous voyez le genre?) qu’est la thèse. Bien sûr, ce sont de grands instants d’excitations, de joie, de découvertes, d’enthousiasme et de passion absolue (en ce qui me concerne) pour mon sujet. Mais il y a aussi les moments de doute,  les grands méchants qui surgissent parfois au détour des pages, les destructions intérieures (causées par les grands méchants justement), les questions angoissantes. Et puis grâce à de grands gentils qui surgissent aussi (alleluia pour moi), on rebondit joyeusement vers des contrées plus tranquilles !

Je me suis dit, pfouuu, beaucoup de grands méchants loups d’un coup, et ce refrain central outrageusement vénal quand serais-je enfin recouverte de pièces d’or, comme Picsou, dis-moi la vie? La vie (déguisée en mon amoureux) m’a donné une tape dans le dos en me disant que j’étais une superwoman (excusez-moi du peu…!), reprends du chocolat chérie (en ce qui concerne mon amoureux, imaginez-vous un très réussi mélange de Jimmy Fraser dans Outlander et d’Eddy Redmayne – on ne regarde pas exclusivement des films d’archives quand on est historienne-to-be, rassurez-vous).

CCPH is back, donc. Et ravie, ravie, ravie ! J’ai rongé mon frein face aux actualités et aux dates historiques qui flashaient chaque matin sur mon ordinateur. Mon enthousiasme montait d’un cran, j’avais envie de vous raconter (du coup ce sont mes proches qui ont beaucoup subi les enthousiasmes historiques soudains). En vrac, vous avez pu, au conditionnel, lire sur ce blog un article sur les demandes grecques de dettes de guerre à l’Allemagne (enthousiasme level 4); le mea culpa du président allemand à la Pologne (level 5) ; cet imbroglio autour de la dépouille de Franco a la Valle des los caidos (!!) ; une visite extatique du nouveau musée de la Libération de Paris (courez-y !) ; une réflexion sur le mémorial parisien consacré aux animaux morts pendant la Grande Guerre (un avis?) ; le conflit (éternel) Grèce-Macédoine ; et une foule, une foule, une foule d’autres sujets.

Au conditionnel bien sûr, mais rattrapons-nous justement aujourd’hui.

Pour son grand retour, CCPH vous emmène à Locarno. Qui sait la placer sur une carte? Que sait-il passé à Locarno en 1925? En octobre plus précisément? Et quelles conséquences cela a-t-il eu sur l’entente franco-allemande, les relations internationales « européennes » de l’entre-deux-guerres…?

Brisons cet (insoutenable) suspens.

« À Locarno, le soleil était en fête… »

Il y croyaient. À la paix.

L’entre-deux-guerre est souvent dédaignée, oubliée, justement parce qu’on semble connaître la fin de l’Histoire. Après nous le déluge, finalement. Après tout, les espoirs de paix qui se sont bousculés joyeusement entre 1919 et 1933 furent, sur le papier, en effet réduits à néant par la Seconde Guerre mondiale. Oui…mais non. Ils ont posé les bases d’une discussion future (coucou l’Europe, la paix post-1945, etc etc), ont lancé la machine, ont rêvé pour les générations futures en somme. Il s’en est passé des choses, dans cet entre-deux-guerres palpitant. Des accords, des ententes, des haines et des espoirs.

Et Locarno, c’est un peu tout cela en même temps. L’espérance jetée sur le papier.

En ce mois d’octobre 1925, le « beau monde » européen se pressait à Locarno. Une ville suisse qui s’étire, indolente, sur les bords du Lac Majeur. Elle est alors choisie pour discuter du monde encore chancelant de cet après-guerre inquiet et fou. Aristide Briand du côté français, Gustav Stresemann (Allemagne), Austen Chamberlain (Grande-Bretagne), Benito Mussolini (qu’on ne présente plus), Alexander Benes (Tchécoslovaquie) ou encore la Pologne et la Belgique, accompagnés de leur suite de conseillers, secrétaires, journalistes et autre bottin mondaine ont envahi les hôtels de cette Suisse délicieusement neutre – cela changeait des empoignades du moment.

Le monde avançait lentement à Locarno. Avec ses rues ombragées, son soleil étincelant, son lac majestueux, c’était un lieu propice aux rêves sans doute. Et aux signatures officielles de traités très sérieux.

Enfin la détente !

En 1925, la situation diplomatique et politique des États européens est tendue. Du côté allemand, on ne digère toujours pas le traité de Versailles, un certain Adolf Hitler – cet inconnu autrichien – s’est lancé dans un putsch raté qui l’enverra en prison. En France, l’opinion publique regarde l’éternel ennemi d’un oeil mauvais, se félicitant de l’occupation des territoires proches de la frontière. Les voisins de l’Allemagne sont, en gros, tous plus ou moins inquiets, plus ou moins haineux, plus ou moins angoissés. De plus, concernant certains pays, c’est la page blanche qu’on rédige : la Tchécoslovaquie, par exemple, s’était extirpée de l’Empire austro-hongrois en flammes lors de la Conférence de la Paix. La Pologne revit. L’Italie « se fascise ».

Toutefois, les changements politiques au sein des nations européennes font évoluer les choses. En France, c’est le « cartel des gauches » qui s’installe au pouvoir en 1924. En Allemagne, un certain Gustav Stresemann cherche à se rapprocher de la France dans un but de faire la paix pour sécuriser la position allemande sur la scène internationale. Il s’agit pour Berlin de retrouver une place face aux nations qui la battent froid depuis 1918.

Face à cette escalade des tensions, notamment franco-allemandes, Aristide Briand appelle à une conférence commune. À Locarno, donc. Suite à dix jours de discussions censées être décontractées (on fait des tours de bateau sur le Lac Majeur, entre autres), un pacte – le Pacte rhénan – est signé le 16 octobre 1925.

C’est inespéré.

L’Allemagne reconnait les frontières instaurées par le Traité de Versailles. Elle s’engage, surtout, à ne pas les modifier par l’armée, la force, les armes ou n’importe quel moyen relativement belliqueux. Enfin, elle promet de faire appel à un « arbitrage international ».

Arbitrage international. C’est un concept naissant. Depuis la Conférence de la Paix à Paris en 1919, une organisation est censée être là pour éviter les conflits, jouer les arbitres en somme. La Société des Nations règne à Genève sur des centaines de fonctionnaires (comme dans Belle du Seigneur !). Suite aux Quatorze Points de Wilson dans lesquels le Président américain exposait sa vision du monde (et que le monde concerné était plus ou moins censé suivre à la lettre) il y eut cette organisation internationale qu’est devenue la SDN – et à laquelle les États-Unis, par ironie du sort, n’ont pas pu prendre part, le Sénat américain l’ayant rejetée en bloc.

Cette question des frontières, enfin, concerne aussi les autres participants à la conférence de Locarno. Des arbitrages sont signés également avec la Belgique, la Tchécoslovaquie, la France, l’Italie et la Pologne. Il s’agit, pour tous, d’accepter les frontières, de rassurer les populations et les gouvernants traumatisés par la guerre.

C’est l’espoir, enfin, qui souffle sur Locarno en cet automne ensoleillé de 1925. On y croit, ça y est, la paix est à portée de main. Les pacifiques se congratulent (les plus pessimistes regardent leurs pieds).

Un « esprit de Locarno » continuera à surplomber un rapprochement franco-allemand, notamment au sein des élites intellectuelles et artistiques des deux pays. On se reçoit. On voyage à Berlin. On y envoie des étudiants. On crée une Maison académique. On organise des conférences, des expositions, des concerts, des pièces de théâtre.

C’est le début de l’avenir. Une éclosion. Une pépinière de « locarnistes » s’affairent, rêvent, rêvent, s’enthousiasment, construisent, espèrent. Laissons les rêver.

20 juillet 1944. Quand l’Allemagne se souvient (enfin?)

Le 20 juillet 1944, des officiers de la Wehrmacht (l’armée allemande) tentèrent d’assassiner Hitler. Un certain Claus Schenk Graf von Stauffenberg déposa une bombe sous une table de réunion dans le village de bunkers de la Wolfschanze (tanière du loup, CCPH y était il y a peu d’ailleurs, l’occasion d’un prochain article peut-être…?).  À 12h42, tout explosa. On s’extirpa des décombres, cinq morts furent dénombrés. Face à l’ampleur du choc, Stauffenberg fut convaincu que l’attentat était une réussite. Sans essayer d’en savoir plus, écoutant les rumeurs, dans l’urgence de lancer la suite des opérations, il sauta dans un avion et s’envola pour Berlin. Dans la capitale du Reich, les complotistes de l’opération Walkyrie annoncèrent la mort de Hitler, tentant de prendre en main le pays, le Reich, l’armée (à lire, à lire, à lire sur le sujet, notamment : Le journal d’une jeune fille russe à Berlin, 1940-1945).

Claus von Stauffenberg (1907-1944)

Oui mais voilà. Hitler n’est pas mort. Quelques heures après la tentative d’attentat, il prend la parole à la radio, éructe de cette voix qui, dix ans auparavant, galvanisait les foules allemandes. Le soir même, Stauffenberg et les autres têtes pensantes de la conjuration sont arrêtés, passés par les armes. En quelques jours, ce sont plusieurs centaines de personnes, civiles comme militaires, qui sont appréhendées. Certains se suicident, pour l’honneur, avant leur arrestation par la Gestapo. Les autres sont torturés, massacrés puis condamnés à mort, certains par pendaison à l’aide de cordes de piano.

Les conjurés du 20 juillet 1944 mériteraient sans doute que l’on égrenne ici leurs noms, cette liste d’Allemands qui réalisèrent avec horreur le cataclysme historique vers lequel Hitler menait tambour battant le peuple allemand. La fosse commune de l’Histoire, finalement, dans laquelle l’Allemagne, pays honni pendant si longtemps, se fracassa en 1945.

(*Pour plus de précisions, CCPH a déjà bavardé sur le sujet ici)

Longtemps, on ne parla pas de ces actes de résistance et de bravoure allemande. Dans les années 1950, un sondage opéré auprès des habitants d’Allemagne de l’Ouest montrait qu’une majorité de la population voyaient encore les membres de l’opération Walkyrie comme des traitres. Peu après l’attentat les familles des conjurés furent arrêtées, emprisonnées. Après la guerre, on les oublia.

Aujourd’hui, soixante-quinze après, l’Allemagne tente de renouer avec cette part d’Histoire pourtant héroïque qu’elle a délaissée. L’Histoire, là encore, explique cette indifférence mémorielle. L’Allemagne de l’Est préféra parler de la résistance essentiellement communiste, idéologie oblige. Le cas de l’Allemagne de l’Ouest fut plus délicat. « Que  sont devenus les anciens nazis d’après vous? Disparus dans la nature? » demande un juriste à un de ses jeune collègues dans (l’excellent !!) film « Le labyrinthe du silence » (à voir à voir à voir !!). Disparus certainement pas, fondus dans le paysage sans doute, revenus de la guerre et de l’horreur, la conscience en bandoulière, reprenant leur travail, s’installant pour certains à des postes clefs de l’Allemagne de l’Ouest. D’où la mémoire difficile de ceux qui avaient conscience, du moins ce sont les mots de Stauffenberg, de bannir leurs noms de l’Histoire nationale.

Le 20 juillet 2019, ce sont les soixante-quinze ans de cet attentat que nous célébrons. Anniversaire rond et contexte politique qui a poussé la chancelière Angela Merkel a dédier sa petite vidéo hebdomadaire du 13 juillet à la mémoire de l’opération Walkyrie.  Présentant les « héros du 20 juillet » comme des exemples qui ont permis la démocratie en Allemagne (entre autres), elle rappelle que c’est par le passé que l’on construit son futur (clapclapclap) et que l’action de ces officiers et civils allemands il y a soixante-quinze ans doit permettre à l’Allemagne de se positionner face à l’extrême-droite montante.

Parce qu’outre-Rhin, on s’inquiète sérieusement. La politique oscille. Le 2 juin dernier, le préfet (Regierungspräsident) de Cassel, Walter Lübcke, a été assassiné d’une balle dans la tête devant chez lui par un sympathisant des sphères néo-nazies allemandes. Des voix anonymes s’en donnèrent alors à coeur joie, se félicitant, se réjouissant, se congratulant de la mort de Walter Lübcke sur ce monde parallèle d’Internet.

On s’inquiète, on s’inquiète dans un pays où le nazisme rôde dans les consciences. Du moins, plus ou moins. Depuis que certains politiques prônent la déculpabilisation et parlent de détail de l’Histoire. L’Allemagne est l’un des plus puissants pays d’Europe et sa renaissance depuis 1990 est admirable. Pour certains, le nazisme, Hitler, la honte indélébile, le poids des maux d’une guerre d’il y a soixante-quinze ans est un bagage bien trop lourd à porter. Alors pourquoi ne pas s’en défaire? La crise des migrants (Walter Lübcke avait pris position pour cet accueil), la puissance allemande et la montée des extrêmes en Europe a installé une certaine liberté d’expression auprès de certains groupes de pensées dont la déculpabilisation vis à vis des crimes allemands commis au cours de la Seconde Guerre Mondiale est  plutôt dérangeante. 

Alors bon, voilà. Aujourd’hui, soixante-quinze ans après, des affiches immenses sont accrochées dans les rues ou dans les arrêts de bus. Histoire de. Une campagne mémorielle s’est engagée à l’assaut d’un extrémisme qui rappelle au pays ses heures les plus sombres. Bien sûr, l’Histoire n’avait pas oublié Claus von Stauffenberg et tous les autres. Bien sûr. Mais soixante-quinze ans après, n’était-il pas temps? De parler d’une résistance allemande, valeureuse car au coeur même des forces qu’elle combattait. L’attentat du 20 juillet 1944 rejoint la petite cohorte des actions allemandes contre le Troisième Reich, sans oublier les figures bouleversantes de la « Rose blanche », organisation munichoise dont les membres, pour la plupart âgés d’à peine vingt ans, furent décapités à la hache dans les prisons allemandes.

La rhétorique mémorielle d’un pays brinquebalé par son Histoire parlait d’un fou, Hitler, qui embrigada son pays au point qu’il n’était plus possible de se rebeller contre lui. Contre les fous, sans doute, on ne peut pas grand chose. Et la passivité, soudain, prend des airs de martyrs. Mais alors, qui étaient tous ces gens? Les Geschwister Scholl, Georg Elser, l’Orchestre rouge et tous les autres. Ils représentent cette partie du pays qui, durant le nazisme, de 1933 à 1945, fit un choix.

Il y a cent ans…le 28 juin 1919

Il y a cent ans, voilà. Des hommes à chapeaux, de noir vêtus, apparaissaient sur les marches du Château de Versailles. Il y a cent ans, voilà. Il semblait au monde, soudain, que la guerre avait vraiment pris fin. 10 millions de soldats morts, quand même. Quant aux civils, directement et indirectement, certains historiens comptent jusqu’à 13 millions de morts. 23 millions de vies disparues à jamais dans le tourbillon de ces années de guerre lourdes de conséquences. Il y a cent ans, voilà. On signa un traité. On y cru, sans doute. On l’accusa, on le traina dans la boue, on lui en voulut, beaucoup, à ce traité. Puis vingt ans après, moins d’une génération après, la guerre. Encore une fois. Lire la suite

L’histoire du 8 mai

Le 8 mai 1945, à l’annonce de la fin de la guerre, il y eut cette foule en liesse envahissant les rues, la Marseillaise (interdite depuis si longtemps) entonnée à pleins poumons. Il y eut les cloches de France qui, à 15h précise, annoncèrent la capitulation de l’Allemagne (dont j’ai parlé ici).

Les médias sont partis à la traque aux résistants, combattants, témoins de cette journée du 8 mai. Ils s’étalent aujourd’hui, en ce soixante-quatorzième anniversaire, dans les pages des journaux, les derniers d’une France presque disparue. Peut-être vos parents, grands-parents, arrières-grands-parents vous ont-ils raconté. La liesse. Le soulagement. Ou bien ont-il gardé le silence. Pour certains, le 8 mai 1945, fut un jour de tristesse et d’incertitude : les ombres des camps de la mort commençaient doucement à tituber dans les rues de France. Certains n’étaient pas encore revenus. Des familles comptaient leurs morts. Pour d’autres enfin, c’était la fuite, la débandade face à une conclusion à laquelle ils ne s’attendaient pas.

Toutefois, le 8 mai, ce ne fut pas le point final à l’occupation du territoire. Des poches de résistance allemande tenaient bon, notamment à Dunkerque ou à Saint-Nazaire (on ne dansa pas partout) – il fallut attendre quelques jours encore pour voir le pays totalement libéré.

Certains ne rentrèrent qu’après. Après ce 8 mai dansant et festif. D’autres ne rentrèrent jamais.

Le 8 mai 1945, en somme, est l’une de ces grandes dates de l’Histoire de France, accrochée à notre calendrier. Elle s’inscrit dans la grande cohorte des jours fériés, ceux que l’on regarde s’approcher avec délice, s’imaginant au soleil, les pieds dans l’eau, un dimanche de rab, l’école buissonnière, s’en aller, partir.

Mais finalement, quelle est « l’histoire de l’histoire » du 8 mai? Il est toujours intéressant d’analyser la mémoire, de la décortiquer, d’étudier son évolution comme on observe une courbe de croissance.

Racontons !

Une histoire compliquée

Parce que, finalement, rendre le 8 mai férié ne tomba pas forcément sous le sens au lendemain de la guerre. En 1945, les 8 et 9 mai furent jours de fête. On en profita pour danser. Mais en 1946, la reprise économique du pays sembla prioritaire et on repoussa la commémoration de quelques jours, au dimanche.

Mais le 7 mai de cette même année, l’Assemble Constituante vota. Elle érigea la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale au 8 mai si (et seulement si), ce jour-là tombait un dimanche – dans tous les autres cas, le dimanche suivant ferait l’affaire. Autrement dit, pas de jour chômé en pleine semaine.

D’autant plus que, le 8 mai était une date déjà bien occupée et pour cause : on y célébrait la fête de Jeanne d’Arc, délivrant Orléans le 8 mai 1429. Une Jeanne à la grande importance dans la France d’alors (tout de même un peu moins aujourd’hui – sauf à Rouen, où on déguste ses larmes en chocolat…). Il s’agissait donc de ne pas empiéter sur une commémoration déjà bien établie. Quoique. Jeanne d’Arc libérant la France des Anglais ; le 8 mai 1945 célébrant la fin de la guerre et la libération du pays de l’occupation allemande. Une histoire similaire à cinq cents ans d’écart : les associations de résistants demandèrent à ce que la commémoration des deux évènements aient bien lieu le même jour : autrement dit, le 8 mai.

Oui mais voilà. Jusqu’en 1946, rien ne se passa. Tout cela était bien trop proche sans doute. Et la IVème République, entre ses changements de gouvernements répétitifs, la guerre d’Indochine et celle d’Algérie qui pointait le bout de son nez – semblait avoir d’autres chats à fouetter.

Il fallut donc attendre 1953 pour que la décision soit officiellement prise : le 8 mai serait férié. Soudain, il entre dans l’Histoire avec la pourpre des grands évènements qui rassemblent une nation (une guerre, pour changer). Comme le 11 novembre représente 1914-1918, le 8 mai représentera 1939-1945.

Mais ce fut compliqué, parce que, là encore, l’Histoire joua avec le calendrier. Le 7 mai 1954, c’est la chute de Dien Bien Phu, en Indochine (un désastre militaire français) ; le 8 mai 1945, c’est le massacre de Sétif en Algérie….et j’en passe, bref ! Le mois de mai, soudain, fut une date très demandée par l’Histoire (de France et d’ailleurs).

Ensuite, on s’interrogea. Entre le 1er mai ainsi que les fêtes religieuses, autant dire que le mois de mai semblait particulièrement chômé. En 1959, on repoussa donc les commémorations de nouveau au dimanche d’après. Les anciens combattants protestèrent, boudèrent les commémorations officielles qui n’eurent pas lieu le 8 mai – la France fit face à un conflit mémoriel sévère.

Pour ses vingt ans, le 8 mai 1965 fut « exceptionnellement » férié. Les associations d’anciens combattants et de résistants applaudirent. On attendit la suite. Il y avait les témoins, les anciens, les vétérans qui voulaient voir se draper leur(s) histoire(s), leur vie, de la reconnaissance officielle de la nation : un jour si important qu’il se devait d’être férié en somme. Un jour de silence et de fête, un jour d’hommages et de mémoire. Un jour spécial. Certaines associations catholiques voulaient, pour leur part, farouchement garder cette journée essentiellement dédiée à la sainte-soldate Jeanne d’Arc. Enfin, l’État cherchait à réduire le plus possible les jours chômés au mois de mai.

Et puis, voilà, c’est le 11 novembre qui gagnait encore tous les suffrages dans les esprits. Ce 11 novembre, que l’Occupation avait interdit de fêter. Le jour d’une victoire sur une Première Guerre mondiale particulièrement traumatisante. Le 11 novembre était le jour dédié aux anciens par excellence. Les résistants, les combattants de 1939-1945 semblaient sortir de nul part, trop jeune dans l’échelle de l’Histoire et, pour les gueules cassées, les poilus devenus vieux, c’était une guerre gagnée certes, mais tout de même perdue en 1940.

Ajoutons à cela la politique : les communistes qu’on ne voulait voir nul part mais qui y avait aussi leur part, dans cette guerre. Mais devait-on les ajouter aux commémorations officielles, parader à leurs côtés? Leur mémoire semblait si enrayée, si fantaisiste, eux qui proclamaient qu’ils étaient le parti des 75 000 fusillés (sachant qu’on estime à environ 4000 / 5000 fusillés par les Allemands dans toute la France et toute appartenance à un parti confondu). Eux qui avaient tout autant payé leur cotât de morts.

Quand je vous disais que l’histoire de la commémoration du 8 mai était une véritable aventure à elle toute seule !

Ensuite, chaque Président chercha à y donner son coup de pinceau. Valéry Giscard d’Estaing proposa qu’on en fasse une journée de l’Europe. L’objectif était clair : inscrire l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale dans l’Histoire de l’Europe et, surtout, dans le cas de la France, dans la frise chronologique triomphante du rapprochement franco-allemand. Flop national : beaucoup de communes continuèrent à célébrer leur 8 mai, devant le monument aux morts, avec les anciens combattants, les discours et les couronnes de fleurs. 

1981. Nouveau président. Dès octobre, le 8 mai est déclaré férié puis, quelques mois plus tard, fête nationale. La date du 8 mai 1945 prit soudain du grade, s’érigea à la hauteur du 11 novembre. Les deux guerres, soudain, se faisaient face dans la mémoire nationale, se jaugeaient du regard sans doute, puis s’apprivoisèrent.

Aujourd’hui, on commémore le 8 mai avec faste. Ce faste que l’on donne aux évènements anciens. Chaque année, on compte les témoins encore là, encore debout, encore droit, fidèles au poste face aux monuments aux morts, devant les cimetières, les lieux de mémoire, une gerbe de fleurs sur les genoux, à la main, soudain immenses derrière leurs drapeaux, la poitrine brillante de médailles. C’est presque si on attend pas, le départ du dernier. Le dernier des derniers, le dernier des mohicans, celui dont on parlera avec regret, émotion,  grandeur. Comme on se rattache à un héros d’une guerre dont on parle beaucoup mais qu’on oublie.

Pourtant, soixante-quatorze ans. Soixante-quatorze ans. À l’échelle de l’Histoire, c’est une pacotille, une paillette, une poussière. Un grain de sable au coeur du grand mécanisme de l’Histoire humaine.

Mais qu’est-ce que le 8 mai, en somme? Si ce n’est un souvenir, une respiration dans la grande course du temps, un arrêt sur image, une pensée des générations nouvelles aux générations anciennes, aux générations perdues.

Alors aujourd’hui, souvenons-nous.

La folle rumeur

La France s’émeut d’actions punitives qui se sont succédées en Ile-de-France contre la population rom suite à des rumeurs concernant des rapts d’enfants. On aurait vu des « camionnettes blanches » tenter d’enlever des enfants dans les rues de certaines villes. On aurait vu. On aurait même filmé. Des vidéos se sont propagées sur les réseaux sociaux, dans les conversations instantanées. La rumeur a alors enflé, s’est gonflée comme le crapaud dans la fable de La Fontaine. Puis. Les règlements de compte. Et la haine. Lire la suite

Et toi, dans la vie…?

On m’a souvent demandé ce que c’était, de faire une thèse. À quoi ressemble la vie d’une doctorante. À vos lunettes et à vos yeux, tadaaaam : voici le premier article de la vie (passionnante) d’une historienne-to-be, de la CCPH-author et de me myself and I. Bref, on raconte qu’Internet est un haut lieu d’égocentrisme aigu. À mon tour !

To be or not to be, that is the question

Vous la connaissez tous, cette question. Et toi, dans la vie, tu fais quoi? Quand, après un tour de table, dans une soirée entres amis – où tu ne connais que peu de gens – c’est ton tour. Ça y est. Tu le sens. Il a les yeux braqués sur toi, le petit curieux. Un regard alléché. Parce que tu es la seule qu’il (ou elle) ne connait pas. La seule figure inconnue. De la chair fraiche pour la commère, en somme.

Et toi, dans la vie, tu fais quoi?

Question anodine au premier abord, elle a le don de provoquer chez moi des sueurs froides, des palpitations cardiaques (j’ai un coeur très sensible aux tachycardies émotionnelles). Et toi, dans la vie, tu fais quoi? Voyons voir. Que fais-je, dans ma vie? Autour de la table basse, il y a trois médecins, un kiné, une pharmacienne en devenir (je traine avec beaucoup trop de professions médicales – amoureux oblige), un responsable commercial, une prof tout juste agrégée, un bonhomme à lunettes dans la finance, un agriculteur bobo, un startupeur. Tous bien rangés. Mariés (pas tous). Parents (parfois). Payés (toujours). Je les écoute parler depuis le début de la soirée, comme je les écoute souvent, tous ces comparses, mes amis, mes cousins, ma génération lancée dans la vie. Ils payent des impôts (des impôts !!), ils parlent assurance-vie, retraite (retraite !!). Bref, ma génération a basculé dans la catégorie des grandes personnes (coucou Saint-Ex).

Et voici, comme à chaque fois, c’est mon tour. Et toi, dans la vie, tu fais quoi? Mon amoureux se redresse dans son fauteuil, sourit avec fierté. Il est très (mais vraiment très très) fier de moi, vous comprenez. Alors il est dans les starting-blocks. Il attend que je réponde, sinon, il se lancera, il claironnera : Elle fait une thèse ! Et imaginez les confettis qui me tombent sur les épaules, les hourras, les bravos. Il s’attend à chaque fois que l’on me saute au cou, que l’on m’applaudisse, que l’on me regarde avec respect : elle fait une thèse, eh bien dis donc !

Et toi, dans la vie, tu fais quoi?

Une thèse, je fais une thèse ! On pourrait espérer que le curieux s’arrêterait là.

Et une thèse dans quoi?

Là je prends mon temps. Je me délecte quand même un peu. En Histoire, m’entends-je répondre. Je fais une thèse en Histoire.

Après je me lance. Je raconte, j’explique, j’embraye, je passe la deuxième, la troisième, la quatrième. Je m’arrête, je freine, je cale, en bout de course. Inutile d’assommer mon interlocuteur d’informations, pense-je. Pourtant c’est ce que je viens de faire. L’habitude aidant, j’ai déjà anticipé ses futures questions. Et depuis le temps (un an quand même), j’ai eu le temps de roder mon petit topo.

Et aujourd’hui, ta journée…? Oh, j’ai surtout bu beaucoup de cafés

Mais le pire, finalement, ce n’est pas ça. Ce n’est ni la question Et toi, dans la vie…? qui m’exaspère pourtant. Ni le En quoi? qui me fait passer pour une bête de foire en soirée. On m’a même dit une fois que j’étais jolie pour une doctorante. Merci darling, vraiment, charmant.

Le problème, ce n’est pas ça. Non, non, non. C’est plutôt quand on me demande comment se déroulent mes journées. Je déteste de toutes mes forces cette question. Déjà, c’est fou comme on peut se permettre d’être si curieux avec un doctorant. Enfin, quoi, est ce que je demande à ce médecin, cet avocat, cet ingénieur, cet agriculteur, ce startupeur, ce responsable commercial (et j’en passe…!) ce qu’ils/elles font de leurs journées? D’ailleurs, pour certains, ça sonnerait très triste : je lis mes mails, je classe des dossiers, j’assiste à des réunions, je triture des dos, des jambes, des bras, je fais des piqures, j’arrose mon champ, je réinvente le monde (ça c’est le startupeur qui s’y croit).

Bon, très bien, j’avoue, y a les médecins urgentiste, les pompiers, les superman (qui en connaît?) qui eux, peuvent se permettre de répondre avec emphase je sauve des vies (mais étrangement, les vrais, ceux là – j’en connais – ne s’en vantent pas).

Invariablement, je cale. Qu’est-ce que je fais des mes journées? En quoi consistent-elles? Eh bien, eh bien…que vous dire? Là, comme ça, spontanément, je cherche. Je triture mes méninges. Je scanne mon après-midi, ma journée de la veille (ce qui est certain, c’est que des vies, je n’en sauve pas).

J’étais derrière mon ordinateur. J’ai lu un livre. J’ai noté quelques idées. J’ai passé ma matinée à chercher des bourses pour vivre autrement que sur le dos de mon amoureux et de mes économies (de plus en plus rares). J’ai eu une fulgurance pendant mon jogging matinal Ah oui, je suis allée courir aussi. Je me suis acheté un nouveau cahier (très important, les cahiers ! petits carreaux, feuilles détachables, mes préférés). J’ai passé des heures entières à chercher des sources, des archives. J’ai lu le magazine « L’Histoire » et j’ai bu des cafés. J’ai trouvé des archives. J’ai sauté de joie lorsque je les ai trouvées. J’ai feuilleté mon classeur d’un air inspiré. J’ai écris des mails administratifs pompeux (et enragés intérieurement). J’ai fait du danois et j’ai relu mes notes (encore). J’ai essayé de faire une synthèse de mon travail des deux derniers mois (et j’ai paniqué sévèrement ensuite pendant deux heures au moins en me gavant de chocolat).

Bref. Voilà ma vie. Bon, j’exagère. Quand même, je suis souvent dans les archives. Pas plus tard qu’avant hier j’y ai passé ma journée. Dans le 93, avec de gros cartons entassés. J’adore être dans les archives. Le murmure que font les crayons à papier quand ils tombent. L’air gentil de mon porteur de cartons. L’air bizarre de mon vis-à-vis, presque allongé sur un registre du XIXème. Le petit vieux qui se chuchote à lui-même juste dans mon dos (et ça me berce). Et toutes ces choses cachées dans les cartons, face à moi, que j’ai envie de fouiller et que je fouille, joyeusement. Ces vieux papiers qui sentent bon l’avant, le passé. Bref. J’adore les archives. Et pourtant, avant-hier, je n’y ai rien trouvé. Rien de concret pour ma thèse, disons.

Dans ces cas-là. Bon. On sort à l’air libre l’air grognon. Surtout quand on lit ensuite un mail de l’administration de la fac qui vous dit, en gros, que Huston, on a un problème et que vite, vite, je dois aller le régler illico presto. Et hop, venir prêter allégeance à la secrétaire (très gentille, du reste) de mon université.

Ces journées-là ne sont pas mes préférées.

Et tes journées, elles ressemblent à quoi?

Je pourrais essayer d’expliquer l’excitation que je ressens quand je trouve quelque chose de concret, une source, une preuve, bref quelque chose. Que je suis prête à sautiller partout et qu’il m’est déjà arrivé d’applaudir en m’agitant toute seule dans mon salon (ou plus silencieusement dans les bibliothèques ou les archives). Comment décrire la joie que l’on ressent quand on cherche depuis des semaines, qu’on ne trouve rien, et que, soudain, paf, tout s’illumine? L’impression que sa thèse, soudain, eh bien, oui elle révolutionnera la science ma petite dame ! Oui un jour. Parce que pour le moment, voilà, bon, je suis devant Archi, seule et abandonnée de tous mais que voilà, un jour, eh bien, oui, voilà quoi. Un jour voilà ! (un jour quoi?, là est toute la question).

Les joies du chercheur 

Il y a donc la joie, incomparable, de trouver. Un chercheur passe beaucoup de temps à chercher (c’est le principe, vous l’aurez compris) mais il a vraiment envie de trouver. Il ne fait pas exprès d’être chercheur, il aimerait bien qu’on dise de lui, parfois, qu’il est un trouveur, un découvreur. 

Et puis, il y a ces moments où la vanité du chercheur est flattée. Il se redresse, il ronronne. De vrais petits chats. Dans les colloques ou les séminaires, quand je présente mon travail et qu’à la fin, alors que je n’ai, personnellement, plus de coeur (mort de peur), plus de voix, plus d’ongles – on vient me féliciter. Me serrer la main avec un sourire. Me dire que, vraiment, c’était fort intéressant madame / mademoiselle (c’est selon). Me dire, on espère votre thèse. Un professeur devrait se rappeler à quel point il était dans mon cas, dans notre cas, dix/vingt/trente/quarante ans auparavant et que des félicitations vous font monter le rouge aux joues et le coeur au bord des lèvres.

Ces moments de ronronnements intellectuels, pour lesquels on travaille depuis un mois et qu’on cauchemarde toutes les nuits, font du bien. Car le chercheur, en plus de vouloir trouver, est aussi un être social.

Dans ces colloques ou séminaires, on rencontre aussi d’autres doctorants. Qui galèrent tout pareil que nous. Les premiers jours, l’honneur est sauf. On a l’impression que tout va bien dans la vie de tous. On est les juniors du colloque, on se jauge du regard, on sourit béatement. Moi ma thèse, oh (petit mouvement de la main), du gâteau ! Puis ensuite, au bout du deuxième jour, après une soirée à papoter au restaurant, les langues se délient : les même problèmes, tout pareil, toi aussi des fois…? Oh, carrément des journées entières devant des séries? Avec une glace au chocolat? La déprime? Tu as relu tout Proust? My, my… (là tu te dis que tu n’es pas si mal, après tout!).

Je récapitule alors mes jours de déprime (Attention ! voici les confessions intimes d’une thésarde). Bon, il m’est arrivé un jour de descendre toute la tablette de chocolat en une seule fois. Une marque chère en plus (au-dessus de mes moyens de thésarde). Bah. Il m’est arrivé d’aller en librairie chercher un livre pour ma thèse et acheter deux romans qui n’ont rien à voir. Bon. Il m’est arrivé de faire durer le jogging du matin, parce que je n’avais vraiment pas envie de m’y mettre. Puis de faire durer mon café. Puis ma clémentine. Puis, tout compte fait, écrire un article pour CCPH. Pas parce que ma thèse ne m’emballe plus. Juste parce que, pfffouuuu, ce matin, c’est dur !

Il y a quelques jours, pour me rassurer, j’ai tapé problème thésard shs (sciences humaines et sociales) sur google et j’ai trouvé des blogs consacrés qu’à ça. Des bandes dessinées aussi. Des vidéos youtube. Des livres. Des clubs de soutien moral.

Et ça va. Franchement, ça va. Il parait que c’est normal de vouloir arracher la tête de l’interlocuteur qui est choqué d’entendre que tu ne payes toujours pas d’impôts, à ton âge. Eh bien non, que veux-tu, d’abord, faudrait être payé !

Finalement, à la question, et toi, dans la vie, tu fais quoi?, je devrais répondre, je thèse, je cherche, je doctorate. Bref, je mène la grande vie (comme Casimir – hommage à Jean d’O). Et un jour, voilà. Un jour voilà !

 

L’histoire d’un putsch manqué

Peut-être est-ce du à mon absence prolongée de Berlin. Mais, décidément, CCPH parle beaucoup de l’Allemagne, ces derniers temps. À mettre sur le dos d’une certaine nostalgie, sans doute.

Nous sommes le 13 mars 1920 et une brigade de 6000 hommes marche sur Berlin, investit le quartier du gouvernement, destitue la République de Weimar, nomme un nouveau chancelier, un certain Wolfgang Kapp.

C’est un putsch. Un putsch qui éclate, soudain, dans l’histoire chaotique de l’Allemagne post-1919. Expliquons-nous.

Hey Deutschland, wie geht’s?

Comment vas tu l’Allemagne? (traduction du titre pour les non-germanophones). Mal. Pas super. Bof, bof. Le traité de Versailles l’a laissée dans l’incertitude. Le Kaiser a été mis dehors et coule une vie d’empereur déchu aux Pays-Bas (j’en ai parlé ici), on a évité une révolution spartakiste et on a proclamé une république (). Des années délicates, en somme. Et compliquées.

En 1920, on pourrait espérer que tout se met doucement en place. La république de Weimar a un an. Les alliés gardent un oeil sur l’Allemagne. Le monde les regarde vivre, ces Allemands qui ont joué aux cartes avec le destin (et avec des millions de vies) entre 1914 et 1918. Et on essaye, aussi, bon an mal an, de continuer à vivre. De relancer le monde qui a continué sa course, ça va bien, merci.

Après le traité de Versailles, nos amis d’outre-Rhin, se sont sentis humiliés. Lésés. Accusés injustement d’avoir provoqué la première des deux guerres mondiales. Ils ne se considèrent pas vraiment comme les vaincus du conflit – le traité de Versailles ne fut qu’une grande mascarade qui aida la France à prendre sa revanche sur 1870. Les troupes allemandes étaient prêtes à reprendre le dessus à l’automne 1918 – Luddendorf l’a dit d’ailleurs, le grand général. Mais bon, voilà. Vaincus, ils sont considérés comme. Et ils n’apprécient pas.

Les soldats démobilisés s’ennuient. Choqués, traumatisés sûrement par cette guerre sanglante que l’Histoire, encore, n’avait jamais vraiment vu, ils errent dans les rues des grandes villes allemandes, cherchant un nouveau souffle. Le rythme de la vie militaire, l’adrénaline des combats, l’envie d’en découdre….tout cela leur manque. Ils ont encore besoin de faire la guerre. Et, surtout, de se venger des Alliés, de se venger d’une toute jeune République de Weimar beaucoup trop faibles à leurs yeux.

Kapp-Putsch, Brigade Erhardt, Berlin
Brigade Ehrhardt lors du Putsch sur l’avenue Unter den Linden à Berlin (mars 1920)

Ils se réunissent en Freikorps (corps-francs). Celui de Ehrhardt, de la Marine, est ouvertement antirépublicain. Belliqueux et revanchard. Les alliés voient cela d’un mauvais oeil, somment au gouvernement de faire quelque chose. Ils le font : le Freikorps de Ehrhardt est dissous.

Voilà comment tout commença, en somme. La dissolution d’une brigade d’anciens soldats, la haine et le dépit au bout des fusils. Ehrhardt n’apprécia pas. Ni les hommes politiques et généraux très (très très) conservateurs qui détestaient de toutes leurs forces cette République pas assez à droite (droite droite et droite) à leur goût.

C’est là qu’un certain Walther von Lüttwitz entre en scène. Ce n’est pas un petit nouveau dans l’Histoire allemande, ni même berlinoise d’ailleurs. Il a réprimé la révolution spartakiste de janvier 1919 et s’est illustré, dit on, pendant la Grande Guerre (si proche, alors, dans les esprits !). À la tête de la brigade Ehrhardt forte de 6000 hommes (quand même !), il marche sur Berlin, fait sien le « Regierungsviertel » (quartier du gouvernement) et nomme un nouveau chancelier : un certain Wolfgang Kapp.

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Wolfgang Kapp (1858-1922)

Le père de Wolfgang Kapp passa plusieurs années en exil, en Europe puis à New York (ou ce dernier est né en 1858), parce qu’il était trop socialiste au goût du monde d’alors. Se battant contre l’esclavagisme, contre le colonialisme, contre l’impérialisme – je me demande s’il vit son fils, son petit Wolfgang, homme de droit, journaliste puis fondateur du parti « Deutsche Vaterlandspartei » (parti de la patrie allemande) se transformer en convaincu d’une certaine vision du monde à des années lumières de la fibre paternelle.

Wolfgang Kapp veut changer l’Allemagne de 1920. Il fait partie des anti-Versaillais, des partisans de la « Dolchstoßlegende » (légende du coup de poignard dans le dos – qui attribuait la défaite de 1918 à la population civile, aux socialistes et aux juifs) et entre dans l’opposition en 1919.

Le 13 mars 1920, lors de la marche sur Berlin, il est nommé nouveau chancelier par Lüttwitz.

Mais las (pour lui, parce que pour l’Allemagne, tant mieux – même si elle vit pire une poignée d’années plus tard).

La République de Weimar, repliée hors de Berlin, discute. Et discute encore. Ebert appelle à soutenir l’opposition socialiste et gauchisante : en effet, les syndicats ont appelé à la grève générale. La population allemande ne doit pas soutenir le putsch. Les travailleurs, ouvriers et autres fonctionnaires s’embrasent. Ils répondent présent à l’appel lancé par les syndicats et les partis de gauches et d’extrême gauche, soutenus par la République de Weimar. Une foule de 2 millions d’Allemands déferlent dans les rues de Berlin. C’est une grève qui s’installe et qui durera quatre jours. Le temps, pour Kapp et son club de complotistes ultra-conservateurs de s’en aller par la petite porte de l’Histoire.

Wolfgang Kapp fuit hors d’Allemagne, en Suède. Il y restera deux ans, puis, en 1922, il revient dans son pays où arrêté, il s’apprête à être jugé lorsqu’il meurt d’un cancer. Clap de fin. Von Lüttwitz, lui, sera amnistié en 1924.

C’est un putsch manqué, sans tragédie et autres pourpre des grandes pages de l’Histoire. Des tirs dans Berlin, des soldats enragés arrêtés puis jugés, des militaires vieillissants et à l’orgueil démesuré que la défaite avait transformé en marionnettes avides de gloire.

Un deuxième putsch (manqué lui aussi) !

Oui mais voilà. L’Histoire a ses suspens et ses recoins. Toujours dans ce mois de mars frémissant de l’année 1920, l’Allemagne s’agite encore.

Car oui, ce que les Allemands appellent le « Kapp-Lüttwitz-Putsch » s’est soldé par un échec assez lamentable (où sont les crimes, les suicides, les tragédies greco-latines? oui, bon, mon imagination et mon amour de la littérature exagèrent peut-être un peu).

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Ruhr enflammée

La grève général contre le putsch de Kapp s’est transformé, dans certaines villes d’Allemagne, par des soulèvements. Suite à la révolution spartakistes (elle aussi manquée, décidément !), les révolutionnaires inspirées par l’URSS naissante, n’ont toujours pas baisser les bras. Le putsch berlinois est une occasion en or.

Pour une fois, quittons Berlin (ville à laquelle CCPH est beaucoup trop attaché) pour la Ruhr. Les syndicats se sont regroupés en véritable gouvernement révolutionnaire. Le soulèvement se transforme en révolte et la révolte en révolution. Une « Rote Ruhrarmee » (Armée Rouge de la Ruhr – on devine d’où vient l’inspiration) forte de 50 000 hommes (merci au Musée d’Histoire de Berlin pour les chiffres – d’ailleurs les informations de cet article viennent de là, si vous ne le connaissez pas et que vous êtes à Berlin : courrez y illico presto) et de mes cours de fac (merci chers professeurs de la Humboldt Universität !).

La Ruhr, la région des mines, demande son indépendance, cherche à instaurer une république socialiste, un « bastion bolchévique » au coeur de l’Allemagne républicaine. Weimar, débarrassée du putsch berlinois, réagit. Ça commence à faire beaucoup, toutes ces révolutions, maintenant, schluss damit basta. Ils envoient l’armée. Début avril 1920, le soulèvement prend fin, on compte environ 2000 morts / blessés / arrêtés du côté des révoltés. Une petite centaine du côté de l’armée de Weimar.

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Un soldat de l’Armée Rouge de la Ruhr debout sur la région Ruhr en flammes

L’épisode de la Ruhr fut le dernier d’une longue suite de mini-révolutions allemandes qui tentèrent, dans un laps de temps très court, d’imposer une vision du monde à un pays dévasté par la guerre et humilié par la défaite. On se croirait revenu dans un calme bienheureux dans une Allemagne au coeur des Golden Twenties, des années folles dont Berlin fut la capitale endiablée. On dansa le charleston, on fréquenta des boîtes de nuit interlopes où des hommes s’embrassaient (scandale pour l’époque !) et où des femmes dansaient à moitié nues dans des recoins un peu sombre de ce Berlin underground (dont parle Christopher Isherwood dans son livre « Adieu à Berlin). Mais l’Histoire tourne toujours plus vite et, en 1923, un certain Hitler se lança lui aussi dans un putsch, sur les tables d’une brasserie munichoise. Arrêté, enfermé, il se promit de recommencer. Et il recommença.