Les escapades allemandes de CCPH

Naissance d’une République 

Pour des raisons urgentes d’archives, CCPH était à Franfort puis, surtout, à Weimar ! Une petite ville magnifique du Thuringe où un certain Goethe avait sa maison. Goethe, Schiller, Herder mais aussi Liszt, Bettina von Arnim ou encore Pouchkine…la liste est longue des artistes qui se sont succédés dans les rues pavées de Weimar. Un petit bijou que j’ai découvert perdu dans la neige virevoltante (une tempête !). La ville de la poésie allemande, donc, petit morceau d’identité germanophone à visiter absolument ! Lire la suite

La scandaleuse des années folles

C’est l’histoire d’une escroquerie et d’une scandaleuse.

Le 4 décembre 1928, il y a quatre-vingt-dix ans tout pile, Marthe Hanau était arrêtée à son domicile au petit matin. Le soir elle était emprisonnée à Saint-Lazare, la prison des femmes. Clap de fin pour Marthe Hanau? Pas tout à fait. Plutôt le début de pérégrinations avec la justice pour cette banquière à la vie foisonnante.

Mais qui est-elle (me diriez-vous)?

Marthe_Hanau_-_1928Née à Paris, de parents juifs alsaciens (double peine dans la France de l’époque), Marthe Hanau est aussi homosexuelle. Autant dire que sa vie commençait plutôt mal dans une Belle Époque puritaine, antisémite et, depuis 1870, difficilement adepte de l’Alsace (elle naît quelques années seulement avant l’éclatement de l’Affaire Dreyfus). En 1908, elle se marie. L’heureux élu s’appelle Lazare Bloch et est héritier d’une entreprise du Nord. Mais l’argent lui brûle les doigt et il flambe sa maigre fortune dans les casinos de la capitale et de Normandie. La dot de Marthe Hanau disparait en fumée. Ils se lancent dans le parfum, se lancent et se relancent. Ça ne marche pas vraiment. En 1910, ils se séparent sans divorcer. Car ce couple étrange s’apprécie dans les affaires et restera jusqu’à la fin partner-in-crime.

Marthe s’émancipe, s’affiche. Elle s’éprend d’une toute jeune fille, Delphine, héritière de joailliers, à la confortable fortune. Rebaptisée Josèphe, prénom plu androgyne, la gracile amante s’encanaille avec Marthe, finance sa parfumerie Porte des Lilas. Mais 1914 marque la fin de l’idylle. Encore mineure, Delphine alias Josèphe doit suivre ses parents à New York. Marthe Hanau reprend les affaires, continue à vivre plus ou moins avec Lazare. C’est pendant la guerre qu’arrivent les premiers scandales : les époux terribles (ils ne divorceront qu’en 1920) sont accusés de se faire de l’argent sur le « réchaud du soldat ». Ce mélange de rhum et de café est envoyé aux poilus embourbés dans les tranchées – ils ne respectent pas le dosage prescrit, vendent cela plus cher que prévu. Lazare écope de prison avec sursis, Marthe d’une amende de quelques centaines de francs. Et qu’on ne vous y reprenne plus ! On les reprendra, bien sûr.

Car Marthe aime cela : le risque, le danger de tout perdre lorsque l’on a tout gagné, le luxe et les manteaux de fourrures, la transgression dans ce monde d’hommes. La guerre se termine, la France cherche son souffle. Pour Marthe, la vie continue sous de beaux présages. Delphine-Josèphe est revenue de New York mariée et mère de famille. Qu’à cela ne tienne, elles reprennent leur vie d’avant. Elles fréquentent les bars interlopes, les boîtes de nuit aux travestis qui ne choquent plus grand monde dans ces années folles essoufflées. Avec leur coupe à la garçonne, leur allure, leur liaison proclamée au grand jour, elles s’affichent dans les lieux à la mode, comme le Boeuf sur le Toit aux côtés de Jean Cocteau.

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Hélène Vacaresco

Bientôt, une nouvelle affaire se prépare. Marthe et Lazare, complices invétérés, hument le monde. Des milliers de petites banques fleurissent dans Paris. Pourquoi pas eux? Oui mais voilà, la Bourse est interdite aux femmes. Qu’à cela ne tienne, Marthe se déguise en homme, col blanc, costume noir, fausse barbe, monocle. Elle inspecte, rend compte à Lazare. Ils spéculent, gagnent de l’argent. De son côté, Josèphe ouvre son carnet d’adresses à sa maîtresse : un soir, chez Maxim’s, Marthe Hanau rencontre Léonard Rosenthal, « le roi de la perle », richissime homme d’affaires qui s’intéresse à cette femme laide, disait-on, imposante et au regard perçant. À table, trône également la princesse roumaine Hélène Vacaresco. Femme de lettres, déléguée à la SDN pour la Roumanie (elle ne le fut qu’un temps), c’est surtout une femme d’influence. Le contact passe, un accord est conclu. Marthe se voit confier la Compagnie des pétroles de Madagascar qu’elle doit lancer. Rosenthal lui présente Charles Bertrand, député, ancien combattant et président de la-dite compagnie ; puis Maurice de Courville, homme du monde, membre dynamique du journal L’Action française.

Ensemble, soutenus par Rosenthal, ils fondent en 1925 une revue financière La Gazette du franc. Il s’agit, pour Marthe Hanau, de maintenir le franc dont l’inflation appauvrit les Français  ; d’assurer  la paix et de mettre la fortune à la portée des petits spéculateurs. Il s’agît aussi, surtout, de gagner de l’argent. Lazare et Marthe donnent des conseils, se voit précurseurs d’un monde nouveau, veulent s’engager dans le renouvellement d’une France piétinée par quatre trop longues années. Pour gagner en légitimité, ils interviewent des personnalités : parmi elles, surtout, Aristide Briand ; le chantre de la SDN et du rapprochement franco-allemand, l’ami de Gustav Stresemann, futur Prix Nobel de la Paix (avec ce dernier).

Dans son entreprise de gestion financière, elle propose à ses clients des rendements de 8% garanti, utilisant la politique économique du moment pour expliquer ses taux intéressants : la France ne prête-t-elle pas à l’Allemagne à 8 ou 12%? Pourquoi léser les pauvres? Une condition, toutefois, s’impose : tout client acceptera de fermer les yeux sur les détails des opérations financières. Et c’est un succès. Car les petits épargnants qu’elle dit vouloir sauver ne connaissent pas ce monde compliqué, cet univers de chiffres, de taux et de rendements – ce qu’ils veulent, c’est voir leur argent semble-t-il fructifier, faire comme les autres, se lancer dans la spéculation. Marthe Hanau crée alors un réseau d’agences étendu à toute la France : elle lance des sociétés qui s’achètent les titres les unes aux autres dans le but de les faire monter. Sa revue La Gazette du franc anime ses valeurs grâce à la publication de rumeurs et d’informations. En conclusion, c’est surtout Marthe Hanau qui s’enrichit.

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Lazare Bloch (merci Gallica !)

Toute à sa gloire récente, elle crée son agence de publicité, Interpress. C’est à partir de ce moment là que les choses se corsent et se désagrègent. Sa concurrente, l’Agence Havas mène l’enquête sur le commerce lucratif de Marthe Hanau et de Lazare Bloch. Les affaires marchent trop bien pour cette femme qui se targue de faire sa place dans la finance et de faire, à sa manière, de la politique. Les locaux de sa Gazette du franc sont voisins de la célébrissime maison-close parisienne, le One-Two-Two. Tout cela est, si ce n’est louche, surtout de mauvais goût. Et puis voilà. Voir Marthe Hanau déambuler dans les couloirs de la SDN, discuter avec l’influente journaliste Geneviève Tabouis, se pavaner avec les « précieuses de Genève » (les femmes influentes de la capitale des nations), espérer, avec sa vision du monde, offrir une vie meilleure à une planète se relevant de la guerre : pour certains, pour beaucoup, Marthe Hanau prend trop de place. Que ce soit Poincaré (qui avait pourtant soutenu la Gazette mais qui ne pardonne pas à la « banquière » d’avoir utilisé son autographe sans son autorisation), président du Conseil et ennemi de Briand notamment sur la question franco-allemande ; ou bien Finaly, le banquier des banquiers, le shark de la finance d’alors, qui n’accepte pas la présence d’une femme dans le monde de la bourse et, de plus, qui voit d’un très mauvais oeil son influence grandissante : tous cherchent à la faire tomber. De son côté, Marthe Hanau ne sent pas le vent tourner, elle profite, elle amasse, elle s’écoute vivre, compter, parler.

Et le scandale éclate. Ou presque. Marthe, grâce à ses contacts en politique, parvient à étouffer l’affaire. Mais le 4 décembre 1928, au petit matin, elle est arrêtée dans son hôtel particulier (aux allures de maison-close) ; son ex-mari et complice, Lazare Bloch est lui aussi arrêté. Les proches collaborateurs, de Courville, Bertrand, Audibert….tous suivent en cellules. C’est la faillite, l’opprobre, la honte, le déballage en place public. Les journaux alimentent l’affaire. De grandes photos s’étalent à la une, on décrit Marthe Hanau comme petite, laide, grosse dans son manteau fourrure, indifférente, presque souriante. L’Action française et les ligues d’extra-droite rappellent que les deux comploteurs, tricheurs, les Madoff de 1928 sont juifs. Ceci explique cela, semblent-il dire alors. L’Affaire Dreyfus n’est pas si loin et l’idéologie hitlérienne tellement proche.

Marthe Hanau a envoyé de petits épargnants à la faillite, à joué avec leur argent sans vergogne. Alors qu’elle est en prison, son agence est fermée. Pourtant, une foule se masse devant les grilles, cherchant à récupérer leur argent.

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À la une de « L’Excelsior » 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Marthe entre en grève de la faim (et de la soif), crie au scandale, parle de malversations dans l’appareil judiciaire (il y aurait, en effet, eut quelques erreurs – mais incomparables à la réalités des faits dont la banquière était accusée), parvient même à s’échapper, se faire la belle de la prison de Saint-Lazare. En 1930, le procès s’ouvre. Le grand public attend. Marthe est condamnée à deux ans de prison, Lazare Bloch dix-huit mois ; les autres sont acquittés. Marthe fait appel, reste en liberté, se lance de nouveau dans la finance en attendant le procès. Mais le faste d’avant 1928 n’est plus. Ses soutiens s’éloignent (la belle Josèphe-Delphine a rejoint son mari américain et ses enfants) ou disparaissent (d’abord Briand, puis Lazare). Elle manque de mourir dans un accident de voiture qui la laissera boiteuse. En 1935, elle est renvoyée en prison. Le 16 juillet, malgré les nombreuses tentatives de remise en liberté par son avocat (et les chances qu’il avait de faire aboutir sa demande), elle se suicide dans sa cellule en avalant plusieurs cachets de véronal. Dans sa lettre, elle dit détester cet argent pour lequel elle avait – essentiellement – vécu. On se croirait dans du Zola.

La BanquiereSa mort surprend, mais la France a déjà tourné la page sur un autre scandale politico-financier, l’Affaire Stavisky (dont CCPH a parlé ici !). Marthe Hanau la scandaleuse, la reine de l’escroquerie aux beaux idéaux, la banquière sans scrupule disparait des mémoires. Romy Schneider (en beaucoup plus belle, disons-le), la campera en 1980 dans le film « La Banquière ». Depuis les affaires se sont succédées et se succèdent encore. Une scandaleuse parmi d’autres, en somme.

 

#ilyacentans – réinventer la paix?

[Cet article devait être publié le 14 novembre – mais le temps passe trop vite ! Il n’est jamais trop tard pour un peu d’Histoire !]

Du 11 au 13 novembre on a discuté de la paix à la Grande Halle de La Villette à Paris. Organisations internationales, représentants étatiques, diplomates, scientifiques, journalistes, citoyens du monde, victimes de guerres et de génocides, acteurs de la paix, célébrités…la liste des participants est longue. Le Forum de la Paix, qui a ouvert en grande pompe dimanche dernier, pour les cent ans de l’armistice, se retrouvera annuellement à Paris pour consacrer quelques jours à la paix.

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Allez voir le site !

La Paix. Un mot que l’on se répéta sans cesse dans le monde post-11 novembre 1918. Un mot-concept que l’on transforma en mot-tiroir, en mot-fourre-tout : on glissait alors, dans ces quatre lettres, toutes les attentes de continents malmenés par la guerre, de soldats encore éparpillés, en ce mois de novembre, dans les tranchées et les territoires perdus. Certains britanniques furent même embarqués vers Vladivostok, dans le but de prêter main forte aux « Blancs » combattants les « Rouges » dans la jeune URSS. On avait pas terminé de se battre, en somme. On avait pas terminé de mourir, non plus. Car il y eut les blessés qui moururent dans leurs lit, les gazés qui ne tinrent que quelques années, les fous qui ne revinrent jamais de l’horreur et les autres, tous les autres, qui rentrèrent piétinés de l’intérieur, le coeur et l’âme en miettes.

Il n’y avait alors plus qu’un cri : cette paix qui avait paru si lointaine, si impossible durant ces quatre années meurtrières.

[Petite pause dramatique]

On se pencha donc sur la question. Comment faire la paix? Comment la réinventer? Car le monde, soudain, n’avait plus rien à voir avec 1914. Trois Empires s’étaient effondrés sans panache et dans la douleur : l’allemand, l’austro-hongrois et l’ottoman. De cette agonie étaient nés une multitude de nations en mal d’États, en rêve d’États. En Europe centrale, notamment, on parlait beaucoup d’avenir. La Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie virent leurs espoirs se matérialiser. D’autres rêvèrent en vain (coucou les Kurdes et l’Arménie, j’en ai parlé ici)

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Le conseil des Quatre (France, USA, Royaume-Uni, Italie) qui organisèrent leurs décisions en coulisses (avant que le représentant italien ne claque la porte avec fracas)

Pour mettre de l’ordre dans ce tourbillon, on organisa la Conférence de la Paix à Paris. Officiellement ouverte en janvier 1919, elle se clôtura par les traités qui mirent au pilori les vaincus : Bulgares (à Neuilly  – je viens tout juste d’en parler rapidement sur ma page Facebook), Allemands (à Versailles), Ottomans (à Sèvres), Autrichiens (à Saint-Germain-en-Laye) et Hongrois (à Trianon) et cherchèrent à institutionnaliser le monde d’après et la paix du globe (premiers pas de la Société Des Nations en avril 1919).

Alors, dimanche 11 novembre, en voyant tous ces chefs d’États réunis sur les Champs-Elysées puis à La Villette, en regardant défiler les berlines et leurs drapeaux, les costumes et les accolades chaleureuses (ou pas) entre dirigeants du monde – j’ai pensé à 1919. En écoutant les balbutiements de ce tout premier Forum de la Paix, en lisant les journaux titrant « Paris, capitale du monde » – j’ai pensé à 1919.

Bien sûr, plus rien n’est pareil. Il ne s’agit plus d’humilier les vaincus, ni de construire des États nés des cendres d’Empires, ni même de se remettre d’une guerre terrible. Toutefois, il existe quelques points communs entre les deux réunions.

En 1919, Paris se transforma en capitale du monde, donc. Les grands hôtels des arrondissements chics furent pris d’assaut par les représentants des pays alliés ou vaincus. On raconte que les Autrichiens, attendant d’être fixés sur leur sort, jouaient aux cartes dans les couloirs de leur hôtel (anecdote volée à un de mes profs de l’université). On raconte que les diplomates à chapeaux hauts de formes se rencontraient aux courses, sur les Champs, lors de soirées brillantes. On raconte que le monde se transformait derrière les grandes portes des bâtiments officiels. Et Paris vit défiler le monde entier. Sous les yeux des parisiens ébahis, il y eut des figures célèbres (les Français acclamèrent Wilson à son arrivée dans la rade de Brest en décembre 1918) et il y eut d’illustres inconnus d’alors (un Chaïm Weizmann, un certain roi Fayçal, une Gertrude Bell, un Lawrence d’Arabie, voir même, incognito, le futur Ho Chi Minh…). Pour les journalistes, une aubaine : il suffisait presque de se promener dans les rues de ce froid Paris de janvier 1919 pour rencontrer le manteau noir d’un David Lloyd George ou d’un Vittorio Orlando. Les journalistes Louise Weiss (grande rêveuse et actrice de la futur Europe) ou Geneviève Tabouis (dont les mémoires Ils l’appelaient Cassandre sont à  lire, à lire, à lire !) s’en délectaient alors.

On pensa le monde, on pensa l’Europe et on pensa la paix. Laborieusement. Sans délicatesse aucune pour les vaincus, parfois (souvent ?) même avec de la haine. Les tempéraments des Alliés entrèrent en collisions. Il y avait Wilson qui rêvait d’un droit des peuples à disposer d’eux mêmes (mais qui n’était pas non plus franchement ouvert aux droits des non-blancs dans son propre pays), il y avait Lloyd George qui s’était mis d’accord avec la Maison Blanche pour laisser un peu de place aux Allemands, il y avait Clemenceau et Foch qui voulaient régler son compte à l’Allemagne, il y avait l’Italie qui demandait Fiumeb (coucou Gabriele d’Anunzio !) à corps et à cris. Et il y avait les autres. Tous les autres qui défilèrent, cherchant à mettre leurs pierre à l’édifice incertain de ce monde nouveau qui se construisait trop rapidement, peut-être. Des constellations d’États naissaient suite aux chutes des Empires. Le peuple juif voulait sa part, suite à la déclaration de Balfour (1917). Lawrence d’Arabie et Gertrude Bell, deux aventuriers britanniques, appuyaient les revendications d’États arabes qui cherchaient à naître au Proche-Orient. Les colonies tentaient de se soulever, de gagner un peu d’air dans ce méli-mélo de rêves.

La Conférence de Paris de 1919 fut un évènement historique. Jamais auparavant on ne vit défiler, dans une même ville, des délégations venus du bout du monde pour expliquer leur vision de la paix, imposer leurs dires et leurs espoirs. Le Conseil des Quatre cherchait à mettre un point final à la guerre et, surtout, à préserver un équilibre dans lequel ils auraient une première place. Ce n’était pas, en somme, une Conférence de la paix juste et équitable. Mais le monde ne l’était pas alors (et ne l’est toujours pas aujourd’hui).

À Paris, en 2018, on discute de la paix. On voit défiler des chefs d’États du monde entier, concernés par ce mot-tiroir dans lequel on range toutes ses attentes. Plus de guerre mondiale comme il y a cent ans. Mais des multitudes de conflits, de génocides et de dictatures, de droits de l’homme menacés et de libertés piétinées qui se multiplient sur la surface du globe. Une certaine constatation face à ces délégations à parapluies, à manteaux noirs et à sourires-caméras. 1918-2018. Cent ans d’Histoire mondiale, d’Histoire européenne et d’histoires personnelles.

Il y a cent ans, on clôturait une guerre, on tentait d’apprivoiser la paix. Une foule d’hommes en noir, à hauts chapeaux, débarquaient dans Paris. Aujourd’hui, on commémore la paix d’il y a cent ans, on tente d’apprivoiser celle d’aujourd’hui. Une foule d’hommes et de femmes ont débarqué dans Paris. Cent ans d’Histoire du monde.

 

Le 11 novembre à Berlin

[petit post Facebook avant un nouveau article !]

Alors, votre 11 novembre?

CCPH l’a passé à Berlin. Ce qui, en soit, est une jolie pirouette de l’Histoire : commémorer l’armistice dans le pays que mes arrières-grands-parents considéraient comme « l’ennemi » avec tout ce que terme comportait alors d’histoires grandes ou petites. Mieux encore, dans la ville de Guillaume II, cette ville lointaine et honnie. Berlin.

Il faisait froid, humide. Les feuilles collaient sous les chaussures, s’accrochaient aux cheveux. Le vent s’engouffrait sous les manteaux, jouait à saute-mouton avec les nuages. C’était l’automne mêlé d’hiver. Un 11 novembre berlinois, en somme. Pluvieux, un peu triste peut-être, dissimulant l’odeur magique des marchés de Noël et des vins chauds de début décembre.

Berlin n’avait rien prévu. L’Allemagne ne se sentait pas vraiment concernée par cette armistice centenaire. Le 11 novembre, par ici, ça ne parle pas à grand monde (certains ne savent même pas ce qui s’est passé ce jour-là de 1918 – histoire vécue). Ce n’est pas férié. Ce n’est pas commémoré. Ce n’est rien, du moins pas grand chose dans la grande mais si délicate Histoire allemande. Ce fut une date cauchemar pour plusieurs générations, le symbole de la défaite et de l’humiliation. Puis le 11 est trop proche du 9. Et le 9, CCPH vous l’a déjà raconté si souvent, c’est LA date de l’Histoire allemande : avec ses remous, ses complexités, ses horreurs, ses grandes joies.

Donc le 11.11, outre-Rhin, on passe son tour. À Berlin, il y a eu une cérémonie, organisée par les militaires français de l’ambassade de France (comme chaque année). Le rendez-vous était donné à la Julius-Leber-Kaserne, dans le nord de Berlin. Une stèle, quatre drapeaux (français, allemand, européen et berlinois). Quelques arbres. Une ancienne caserne militaire française (du temps de l’occupation), une grande route et les avions de l’aéroport de Tegel qui traversent le ciel dans de grands bruits fracassants de réacteurs. On trouverait mieux comme lieu de mémoire, me diriez-vous (et vous auriez raison). Nous étions une poignée. Des militaires français, quelques allemands, des représentants d’autres pays (américains, biélorusses, ukrainiens, lituaniens, britanniques…). Une classe de l’école française qui chanta la Marseillaise. Un discours. La sonnerie aux morts. Et ce fut tout.

Un 11 novembre pourtant si lourd de symboles, cent ans ! L’historienne-to-be que je suis trépignait. Mais le monde, hier, était à Paris. Berlin, soudain, se drapa dans sa dignité offensée, dans son ignorance et son Histoire cruelle. Berlin, soudain, sembla si lointaine.

Hier, il y a cent ans, le monde déferlait dans les rues. On dansait sur les ruines. Berlin s’embrasait. Hier, juste hier, Paris se transformait en capitale du monde. Berlin, elle, regardait l’Histoire passer avec cette placidité que l’on gagne à force de drames.

Alors, pour le 11 novembre, nous étions pourtant là. Glacés et silencieux sous le grand opéra des réacteurs d’avions. Nous nous somme souvenus, nous avons pensé à eux.. À nos morceaux d’Histoire, à ces 20 millions de morts et à ces âmes perdues, vivantes mais jamais revenues des tranchées. À ces gueules cassées qui traînèrent derrière eux, comme un masque, la tragédie et l’horreur. À ces femmes en noir fleurissant à jamais des tombes blanches. À tous ces orphelins de la guerre. À ces fiancées à jamais fiancées. À ces mères, à ces pères à jamais coupés en deux, détruits de l’intérieur. À ces photos d’hommes encore jeunes, fier de monter au front, la peur au ventre, beaux, amoureux, français, allemands, australiens, sénégalais, luxembourgeois, polonais…qu’importe en somme.

Alors, pour ce 11 novembre, pour ces cent ans, nous étions à Berlin. Et malgré l’indifférence d’une ville (excusez là de la trop grande Histoire qu’elle porte avec elle), malgré les avions, le froid, le silence, cette poignée de silhouettes regroupées autour de quatre drapeaux ; malgré tout cela – Nous nous sommes souvenus, nous avons imaginé. Et c’était beau.

#ilyacentans – et Guillaume II abdiqua…(Happy Birthday CCPH !)

Avant toutes choses : joyeux anniversaire nous ! CCPH fête ses trois ans aujourd’hui ! Trois ans que je me régale d’histoires et, j’espère, vous régaler aussi ! Champagne !

 

Dans deux jours, le monde commémora le 11 novembre 1918. Les cent ans de l’armistice. Le siècle qui nous sépare entre la fin d’une Première Guerre mondiale faucheuse de vies et aujourd’hui. Je ne sais pas vous, mais l’historienne-to-be que je suis est toute excitée par cette journée à venir. 100 ans, quand même ! CCPH sera sur la brèche dimanche, à inspecter les commémorations avec un oeil avisé, peut-être ému (ça me fait toujours ça, quand l’Histoire s’approche si près) mais surtout passionné.

En attendant le 11 novembre, penchons-nous sur aujourd’hui. Ah le 9 novembre, ce fameux « Schicksaltag » (jour du destin) de l’histoire allemande…Les évènements centraux de la nation se sont succédés, chacun à leur suite, en ce début novembre. Que ce soit en 1923 (j’en ai parlé ici), en 1938 (venez voir ici), en 1989 (et ici !), voir même au 19ème siècle (CCPH a papoté sur le sujet !), elles se bousculent aux portillons, les histoires allemandes du 9 novembre !

Avant l’abdication de Guillaume II, les allemands s’étaient préparé à la défaite et à l’armistice. Le 7 novembre, Matthias Erzberger en compagnie de sa délégation, avait traversé les lignes allemandes, le no man’s land puis les lignes françaises pour discuter des conditions alliées. Le 8 novembre, il était monté dans le train. Le fameux wagon de Compiègne, dans la clairière proche de Rethondes, celui qui entrera dans l’histoire comme le train de l’armistice. L’ambiance était tendue. Imaginez-vous. Foch, glacial, grandiose, vainqueur et les Allemands que la valse du protocole diplomatique du vaincu met délibérément posture humiliante. Les conditions font blêmir la délégation : les troupes allemandes doivent quitter les territoires français, belges et luxembourgeois ; des zones du territoires seront occupées ; les armes, les avions, les navires de guerre devront être livrés. L’ultimatum est fixé le 11 novembre, à 11 heures. Lorsque les onze coups sonneront aux clochers, aux horloges, aux montres à gousset – la guerre prendra fin. Avec un goût de sang.

La délégation allemande tenta de négocier, de tergiverser. Les conditions étaient dures mais les Alliés intraitables : l’Allemagne devait payer « sa » guerre, celle qu’elle fomenta, qu’elle décida, qu’elle exécuta. Le matin du 11 novembre, le texte définitif de l’armistice fut plus ou moins retouché, légèrement (très légèrement) plus favorable à l’Allemagne (il faut chercher ces avantages à la loupe). Mais je vous reparlerai du 11 novembre !

9 novembre 1918 

La_Fraineuse
Château impérial pour quatre ans

Il est 9 heures, ce matin-là, et la ville de Spa est en ébullition. C’est dans cette cité thermale belge qu’en 1914, les Allemands ont installé leur État-Major. Guillaume II séjourne à la villa La Fraineuse où il guette les nouvelles du front.

En ce mois de novembre 1918, les nouvelles ne sont pas bonnes. Catastrophiques. Que ce soit sur le front ou en Allemagne – la déroute est totale, le chaos semble s’être installé. Pour Guillaume II, il suffirait de marcher sur Berlin avec ses troupes, remettre de l’ordre dans son Empire renversé par un vent révolutionnaire qui inquiète l’Europe. Le Tsar Nicolas II a été assassiné avec toute sa famille en juillet, les révolutionnaires bolchéviques se sont installés sous les dorures des palais grandioses de la « Sainte Russie ». Et si Berlin se transformait en Saint-Petersbourg, en Moscou? Si Potsdam et ses châteaux impériaux se trouvaient détruits eux aussi, envahis par des hordes sanguinaires? Guillaume II n’ose pas y penser. Il y croit dur comme fer : il suffirait de remettre un peu d’ordre. Mais la défaite est proche, assurée. La fin humiliante d’une guerre commencée il y a quatre ans dans la liesse, avec la conviction, à l’époque, que la victoire serait grandiose comme en 1870 lorsque les armées de son grand-père Guillaume Ier et de Bismarck avaient écrasé l’orgueilleuse France napoléonienne.

Oui mais voilà. Ses généraux sont beaucoup moins confiants. Ils ne croient plus à la victoire ni au maintien de l’Empire. La situation est à ce point catastrophique qu’il faut envisager la chute de l’Empereur, la fin d’une Histoire commencée en 1871.

En ce matin du 9 novembre, donc, Paul von Hindenburg, commandant des armées, regroupe ses officiers : leur mission est de plancher sur une question primordiale – les troupes sont-elles prêtes à faire (encore) confiance à Guillaume II? De son côté, il va chez l’Empereur. Il s’agit de convaincre le Kaiser que la fin est proche, immédiate.

Wilhelm et son casque à pointe

Ils se relaient pour le lui dire, le convaincre. Mais Guillaume II s’entête. Non, non, non. Il ne croit pas à cette rumeur concernant les troupes. Comment pourraient-elles ne plus croire en lui? Il veut des preuves, il les ordonne. Et puis, la situation en Allemagne n’est pas aussi grave qu’il y parait, …non?

La situation est pire. Mais ses généraux n’ont pas voulu trop inquiéter l’Empereur (pourquoi?). Maintenant il est trop tard. La population frôle la famine, on se bat dans les rues. Depuis la mutinerie de Kiel début novembre (à lire ici !), c’est la panique en Allemagne. On craint pour le pays, on est en passe de tomber comme la Russie. Pour tous, militaires comme politiques, il n’y a plus qu’une solution : l’abdication.

C’est un message berlinois qui va faire basculer l’avis du Kaiser. Celui du chancelier Max de Bade. Il a été élu en octobre, lorsqu’on cherchait un homme politique prêt à négocier l’armistice. Ce dernier est en Allemagne depuis les prémices de la révolution et non à Spa, un peu déconnecté de la réalité du pays (le contraire de Guillaume II donc). Il envoie un télégramme à sa « Majesté l’Empereur » l’intimant à abdiquer pour sauver l’Allemagne en déroute.

Le dernier des Wilhelm (Guillaume) accepte à contre-coeur. Mais à une condition, c’est de rester Roi de Prusse. Être dépossédé de son titre d’Empereur, soit. Après tout, sa famille ne l’est que depuis 1871. Mais le Royaume de Prusse, jamais.

À 14h il appose sa signature en bas du document officiel dans un silence de mort.

Oui mais voila. À Berlin, Max de Bade a annoncé l’abdication totale de Guillaume II : comme Empereur d’Allemagne et Roi de Prusse. Pour l’ex-Kaiser, c’est terrible. Dans une même journée, il n’est plus rien. Sa sécurité estime inutile qu’il revienne à Berlin. On parle de soldats qui se réunissent à quelques kilomètres de Spa. L’armée allemande est en déroute. D’autant que Foch a donné l’ordre à ses généraux de continuer l’offensive jusqu’au 11 novembre, de puiser dans les forces allemandes, de les anéantir, d’en finir avec l’Allemagne une bonne fois pour toutes.

Le soir du 9 novembre, on décide d’exfiltrer Guillaume II vers son train spécial. Assis avec ses conseillers, il ne réalise toujours pas. Vers 4h30, ils quittent Spa. La destination ne sera pas l’Allemagne. L’ex-Empereur des Allemands ne retournera jamais dans son pays ni à Berlin. Il terminera ses jours aux Pays-Bas où il demande l’exile à sa parente, la reine Wilhelmina. Cette dernière ne se sent pas de refuser l’hospitalité à ce Kaiser sans Empire, perdu sur la carte européenne d’un continent qui le rejette après une guerre interminable, cruelle et faucheuse de vies comme jamais. Son peuple lui reprochera encore longtemps.

La fin d’un Empire, la chute d’une monarchie, la fin d’un monde surtout. Celui d’avant 1914.

L’opprobre du monde s’acharnera alors sur l’Allemagne, ses responsables et le Kaiser. Puis il y aura une nouvelle guerre. Mais en attendant, il s’agit de gagner la paix.

Je me rappelle une histoire. Celle de mon arrière-grand-mère qui portait le nom d’une Impératrice déchue (elle aussi), Eugénie. En 1918, le 11 novembre, elle avait dix-neuf ans. Les cheveux révélés dans ces chignons de l’époque, bouffants et spectaculaires ; les robes à corsets et le regard lointain. Son fiancé Maurice (qui signait dans ses lettres « son paquet de boue ») et ses frères étaient à la guerre. Depuis quatre ans. Elle attendait, elle aussi, cette fin de guerre interminable. Sur les photos, elle pose, lointaine, rêveuse, immobile et inquiète. À quoi pense-t-elle alors, devant ce décor de photographe, fleuri et romantique, dans sa robe noire?

Dans les années 1970, elle demanda à voir le train, à Compiègne. Le mémorial. Là où son passé s’était inscrit, ce 11 novembre pour lequel son coeur avait battu. Elle regarda le train, le wagon. Elle regarda au loin, rêveuse, émue sans doute. Elle acheta des cartes postales. Elle se souvint. Car à quoi pensa-t-elle le 11 novembre 1918? Quel soulagement ressentirent-ils, tous mes morceaux familiaux de la grande histoire? Maurice, Lazare mort à Verdun, Gabriel, Louis-des-Dardanelles et Andrzej le polonais. Et les vôtres? Vos silhouettes de poilus, de civils, de femmes en noirs et d’enfants orphelins? Y pensez-vous? Depuis cent ans, que sont leurs souvenirs devenus?

#ilyacentans – le coquelicot du souvenir

Le mois de novembre approche. Bientôt, les médias britanniques photographieront les Royals en chapeaux et grandes tenues. Sur les revers des costumes, accrochée aux robes, glissée dans les corsages, une même fleur : un coquelicot. La question vient d’une lectrice du blog – pourquoi ces jolies fleurs rouges? Car il n’y a pas que la Queen Elizabeth qui arbore un poppy (english version) tout au long du mois de novembre. Les Prime Minister britannique, canadien, australien, néo-zélandais, indien…(et j’en passe – Commonwealth oblige) sortent aussi les emblèmes fleuris. Mais alors pourquoi des poppies, pourquoi en novembre? Lire la suite

La beauté silencieuse d’Utah Beach

Voici un post publié sur la page Facebook de CCPH – que je publie ici pour tous ceux qui ne vont pas / ne sont pas sur Fb.

CCPH était à Utah Beach hier – (presque) par hasard. Je profite de la magnifique (magnifique, renversante, incroyable) Normandie avant de rentrer dans mon chez moi berlinois. Et les prochains articles du projet #ilyacentans sont en préparation…!

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Il y avait les dunes et la mer, immense. Le soleil se couchait doucement et le vent sifflait, s’engouffrait partout où il pouvait. Nous étions presque seuls, face à tout cela. Avec les drapeaux qui claquaient en haut de leurs mats et les bunkers, impassibles et solennels, presque ensevelis sous le sable.
Nous étions à Utah Beach.

 

Alors, ce n’était pas vraiment fait exprès. Au départ nous devions aller manger des moules et des frites, miam !, sur le port d’une petite ville aux maisons sages et aux bateaux dodus. Et puis, sur la carte, Utah Beach n’était pas si loin, à quelques kilomètres à peine. Et puis la nature était belle, la campagne normande baignée par le soleil rougissant, les vaches, la mer et les bunkers d’il y a soixante-quatorze ans.
Utah Beach est l’une des plages du débarquement de Normandie, le Jour J, le D Day, ce 6 juin 1944. À 6h30 du matin, les soldats américains débarquèrent face aux fortifications allemandes, le Mur de l’Atlantique. Quelques minutes auparavant, des avions et des parachutistes avaient labouré la côte normande, détruisants les batteries allemandes pour tenter de faciliter la progression de l’armée prête a débarquer.
Et puis, il y avait eu les bateaux. Les soldats, la peur au ventre sûrement, voyant la plage devenir de plus en plus proche. Les remous des vagues, le choc des passerelles qui raclent le sable mouillé, l’ordre de courir, courir, ramper, peu importe comment en somme : il fallait atteindre les dunes, éviter les mines allemandes qui parsemaient la plage, éviter les balles. Oui, juste atteindre les dunes.
Utah Beach est un débarquement essentiellement américain. C’est une plage qui s’étend, paresseuse, sur 5km, entre Saint Vaast la Hougue et Ste Marie du Mont. Si proche de Cherbourg et de son port. C’est d’ailleurs à cause de ce dernier qu’Utah Beach fut rajoutée aux autres plages du débarquement par les Alliées. C’est la seule qui soit agrippée ainsi au Cotentin, les autres sont sagement rangées autour de Caen dans le Calvados. Utah Beach a pour objectif Cherbourg, l’accès à la mer, à la Manche puis à l’Atlantique. Elle est si proche, si proche de l’Angleterre, moins éloignée de Londres (205 km) que de Paris (265 km). Regardez sur une carte. Car le Cotentin, en somme, c’est un pont inachevé vers l’Angleterre, arrêté en pleine course, en pleine mer, avec son chapelet d’îles anglos normandes éparpillées comme des étoiles.
Utah Beach, c’est un succès. Contrairement à la sanglante Omaha qui faucha un millier d’hommes et en blessa près de 2000. Utah, ce n’est « que » 200 morts américains, arrêtés en pleine course vers la plage, Cherbourg, Paris, l’Allemagne.

 

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Suivons-les jusqu’à Strasbourg !

C’est aussi à Utah Beach que commence la route de la 2eme Division Blindée. La fameuse DB de Leclerc. Il débarqua avec ses hommes sur Utah Beach le 31 juillet 1944, un peu plus de deux mois après le D Day. La plupart reposaient alors le pied sur le sol de France pour la première fois depuis quatre ans. D’autres, des Français d’Algérie et des colonies d’Afrique, touchaient le continent pour la toute première fois de leur vie. Leur but, c’était Strasbourg. Comme ils en avaient fait la promesse en mars 1941 à Koufra (Libye) : « Jurons de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg ». Utah Beach, c’est le premier pas sur le sol européen. Le premier d’une succession d’autres vers Strasbourg, en passant par Paris. Puis l’Allemagne, puis Berchtesgaden, le nid d’aigle de Hitler.
Alors hier, nous étions à Utah Beach. Le soleil se couchait et la nature était belle. Il y avait un musée (fermé), des inscriptions et des mémoriaux. Avec cette injonction, cet ordre : souvenez-vous !

 

Sur la plage, face à la mer, seuls quelques bunkers, au loin, attachés aux dunes depuis plus de soixante-dix ans, révélaient aux yeux l’histoire qui s’y était déroulée. À l’horizon il y a des huîtres, des couples avec des enfants et d’autres avec des chiens. Une vie qui s’ébroue avec l’Histoire comme spectatrice

 

#ilyacentans – la grande faucheuse

Qui a regardé la série britannique Downton Abbey? Et parmi vous, qui se souvient de la mort, triste mais tombant à point nommé (les séries sont cruelles) de Lavinia Swire? La belle, rousse et douce Lavinia, fiancée de l’héritier Matthew Crawley – mais terriblement encombrante pour l’intrigue, qui mourut soudain, à quelques jours de son mariage, de la grippe espagnole.

Cette fameuse pandémie exterminatrice qui foudroya, à l’aube de la fin de la Grande Guerre, des millions de vies. Elle entra dans l’Histoire par la grande porte, la glauque, la terrible. Terrifiante, elle marque alors l’imaginaire collectif. Lointaine descendante de la célèbre peste noire du Moyen-Âge, elle vint marquer l’Europe, puis le monde, déjà malmenés par un sanglant conflit de quatre ans.

On estime entre 25 et 40 millions victimes mortes de la grippe espagnole (d’après l’Institut Pasteur, entre autres). On estime. Car compter les décès dus à la pandémie s’avère être une tâche difficile. Y a-t-il eu moins ou plus de morts? Les historiens s’étripent (gentiment, les historiens adorent s’étriper – comme tous les chercheurs d’ailleurs) à ce sujet.

Qu’en est-il de cette tristement célébrissime grippe? Pourquoi espagnole d’ailleurs? Pourquoi, quand, qui? Une foule de questions se bousculent. Racontons !

« Préventif certain contre la grippe espagnole » 

Si l’on feuillette les journaux français de 1918, on remarque une chose : la grippe devient soudain objet d’articles, de peur et de publicités (pour des médicaments soit-disant miracles) à partir de septembre. Avant, on en parle peu, voir pas du tout.

La pandémie s’est pourtant déjà bien installée en Europe. Mais les journaux français sont muets. Anastasie (le petit nom de la censure) passe par là : inutile d’inquiéter la population et le reste des troupes. Des soldats sont en effet victimes d’une forme de grippe, mais n’en meurent pas forcément. Et puis, d’après le journal « Le Matin » début juillet 1918 : « nos troupes, en particulier, y résistent merveilleusement. Mais de l’autre côté du front, les Boches semblent très touchés » (6.07.1918). Si grippe il y a, pas de panique, elle est patriote et soutient la France, ne s’attaquant qu’aux uniformes ennemis.

À leur décharge, la grippe espagnole n’a pas toujours été mortelle. Elle frappe d’ailleurs par vagues successives : printemps 1918 ; automne 1918 et hiver 1919. Lors de la première phase, les personnes touchées ne meurent pas toujours – du moins, le nombre de décès reste faible. Ce n’est qu’à partir de la deuxième vague, en plein coeur de l’automne 1918, que la situation s’aggrave et change.

Dès la fin septembre, les sujets phares des discussions de la population française (les rumeurs de défaite allemande, le front, les soldats morts pur la patrie…) sont rejoints par un petit nouveau : la grippe dévastatrice. Il y a peu d’informations sur ce mal venu d’ailleurs – l’imaginaire brode alors des histoires fabuleuses et inventées.

D’où vient cette fièvre mortelle? Des Allemands, bien sûr. Ils sont la cause de tous les maux depuis 1914, voir même d’avant (et la crise de Tanger et la guerre de 1870 et les guerres napoléoniennes et Luther, hein, il était allemand aussi Luther, ma bonne dame).

On incrimine aussi les boîtes conserves importées d’Espagne mais  « vraisemblablement » empoisonnées par les Allemands. D’autres parlent d’un « vaccin de Boches » inculqués de force (comment? par qui?). Les médecins eux-mêmes, ébahis face à l’aggravation de la pandémie et à sa contamination si rapide, cherchent des réponses loufoques aux questions restées sans réponse : pour certains, c’est bien une maladie venue d’Allemagne, pour d’autres la cause est américaine. Les bruits courent, dévalent les colonnes de journaux, se propagent dans les villes et les villages de France. Certains maires, face à la tragédie, interdisent leurs communes aux soldats, estimant qu’ils viennent du front avec le virus à l’affut, ferment les cinéma, les salles de bals. Dijon, elle, enterre les morts de la grippe de nuit, histoire de ne pas paniquer un peu plus les habitants.

C’est la panique générale, en somme. Et les médecins sont pantois. De solutions, ils n’ont pas. Alors, les plans B et les remèdes de grand-mère se succèdent à foison. Il suffit de lire les journaux de l’automne 1918 : des réclames monumentales proclament avec trouvé LA solution, annonçant que leur produit miracle « est un préventif certain contre la grippe espagnole« . Voyez-vous ça. Les herboristes font recette. Les sorciers des villes et des campagnes aussi. On infuse des plantes, on les plaque sur ses poumons en cataplasme, on boit de l’huile de ricin, on achète du rhum, on se rince la bouche à l’eau fraiche. Tous les moyens sont bons, semble-t-il, contre le fléau digne de celui envoyé par Dieu sur l’Égypte.

D’autres en font leurs commerces. Le Petit Parisien, par exemple. Ce journal beaucoup lu annonce avec emphase avoir trouvé le sésame contre la grippe. Il liste les produits à acheter et la manière de s’en servir. Le tout vaut 45 francs (énorme pour l’époque). Les médecins s’insurgent. L’affaire éclate. C’est le scandale dans une France aux abois, assoiffée de miracles.

D’où vient-elle? Où va-t-elle? Qui est-elle?

Les professionnels de santé n’ont pas de solution (les antibiotiques n’existaient pas encore !). Alors, on cherche, on tâte, on « cobaye » sur les soldats revenus du front sur des brancards et tremblants de fièvre. En réalité, la grippe espagnole est la conjonction de deux catastrophes : le virus de la grippe et un pneumocoque destructeur.

La première caractéristique de la maladie est sans conteste sa rapidité : elle évolue en quelques jours. Les cas, qui semblaient à première vue bénin ou du moins hors de danger, peuvent s’aggraver avec une soudaineté affolante (coucou Lavinia Swire dans Downton Abbey !). De bronchite, elle se transforme en pneumonie. Les patients cherchent leur air, toussent, suffoquent, transpirent. Dans certains cas, le corps se gonfle d’oedème, ce qui rend la maladie pas seulement grave, mais terrifiante aux yeux des familles (et des médecins).

La propagation de la maladie touche les tranchées. Les soldats, emmenés à l’arrière pour se faire soigner, son parqués dans des trains. Parfois, quand les transports s’arrêtent en rase campagne, dans des gares de petits villages ou de grandes villes, la grippe s’engouffre. Et c’est la contamination générale.

Ce n’est pas la première « influenza » vécu par les Français. La dernière date de 1891. Une épidémie venue d’Espagne avait traversé les Pyrénées pour faire, d’après certains chiffres, environ 200 000 morts. Ce qui était déjà, n’en déplaise à la star des épidémies qu’est la grippe de 1918, quelque chose d’énorme. L’adjectif « espagnol » d’ailleurs, rappelle celle de 1891 dans les consciences. D’autres historiens, démographes ou historiens de la médecine, explique cette dénomination autrement. Elle serait « espagnole » parce que Madrid, capitale d’un pays neutre, aurait été la première a alarmer sur le fléau via la presse et des communications gouvernementales.

Car la grippe ne vient pas d’Espagne. Ni d’Allemagne, d’ailleurs. Son origine géographique a longtemps fait couler beaucoup d’encre et creusé la tête des médecins contemporains (ou pas). Certains pensaient qu’elle venait d’Indochine via les troupes coloniales arrivées par bateaux. Aujourd’hui, après cent ans de recherches (ou presque), on pense que le virus lui-même est né en Asie, peut-être même en Chine puis a muté, s’est transformé en monstre dans les camps d’entrainement américains.

Quand on pense « grippe » en 2018, on pense aussi (du moins, j’y pense) à celle qui a frappé la France en 2009, la fameuse « Grippe A » qui rappelait celle de 1918 (en moins grave tout de même). D’après les chercheurs, la grippe espagnole a la même origine et s’approcherait de type H1N1 – une cousine très lointaine de celle de 2009, en somme.

La grippe espagnole acheva l’Europe déjà malmenée par la guerre, fit le tour du globe, s’empara des ports et s’engouffra sur les bateaux, sur l’Atlantique qu’elle traversa joyeusement, touchant les deux continents américains, l’Australie, le Canada et j’en passe. Alors, plus tueuse encore que la Grande Guerre? C’est bien possible à l’échelle planétaire (vu qu’elle toucha également des pays non concernés par le conflit). Pour la petite histoire, Edmond Rostand (l’auteur de Cyrano de Bergerac !) en mourut. Ainsi que Guillaume Apollinaire (deux jours avant l’armistice !). Le peintre autrichien Egon Schiele ou encore Mark Sykes (celui des accords Sykes-Picot sur le Moyen-Orient). Et des millions d’anonymes.

Le coup de grâce d’une guerre interminable et barbare. Comme un dernier round, en somme. Qui s’acheva seulement au printemps 1919. À quelques mois de la conférence de Paris et des accords de paix. Mais c’est une autre histoire.